26/02/2013

Kamal Hachkar, réalisateur du film marocain Tinghir-Jérusalem, les échos du Mellah

« Le plus dangereux est l'autocensure des programmateurs »

Maroc

Kamal Hachkar, réalisateur du film marocain Tinghir-Jérusalem, les échos du Mellah

Ayant reçu le prix de la première œuvre pour fon film Tinghir-Jérusalem, les échos du Mellah au Festival du Film National de Tanger au début du mois, le réalisateur marocain Kamal Hachkar est revenu sur son film et les polémiques l’entourant pour le journal marocain Tel Quel. Extraits.

 

Comment le prof d'histoire que vous êtes est devenu cinéaste ?

En tout cas, ma formation m'a énormément aidé dans la mesure où je maîtrise mieux le sujet. Mais j'ai pratiquement tout appris en autodidacte. J'ai mis quatre ans à apprendre l'écriture cinématographique.

Alors, heureux d'avoir remporté un prix au Festival du film à Tanger ?

Et comment ! Je suis fier d'avoir obtenu la reconnaissance de la famille du cinéma marocain. Mais ce prix est surtout une sacrée claque adressée aux obscurantistes et aux censeurs, et un signe d’espoir pour les défenseurs de la liberté.

Ça veut dire que vous quittez l'enseignement pour le cinéma ?

C'est ce que je souhaite. J'espère trouver des sponsors pour m'aider à réaliser mes projets futurs. Le documentaire est une formidable arme intellectuelle et artistique contre ceux qui veulent nous rendre amnésiques.

On savait les islamistes susceptibles, mais certains partis de gauche, l’USFP notamment, ont appelé aussi au boycott. Cela vous étonne ?

Malheureusement non. En tant qu'homme de gauche, progressiste, tout cela me désole. Mais il faut croire que la gauche est morte sur le plan idéologique au Maroc… De toute façon je ne me fais plus d'illusion. Je tiens tout de même à signaler que Nabil Benabdallah et Driss Lachgar (les patrons du PPS et de l’USFP) m'ont soutenu.

Parlez-nous du documentaire. Pourquoi Tinghir et pas une autre ville ?

Tinghir est la ville où je suis né. Si j’avais choisi une autre ville, je pense que j'aurais eu le même genre de témoignages. C'est mon père et mon grand-père qui m'ont raconté l'histoire des juifs de Tinghir, que je ne soupçonnais même pas d'ailleurs. À travers ce travail, j'ai souhaité m'approprier ma propre histoire, dans un film que je dédie à tous les “déracinés” de leur terre d'origine. Ce film est un message d'amour pour ma ville natale.

Comment avez-vous contacté vos hôtes en Israël ? N'ont-ils pas montré des signes de méfiance ?

Pas du tout. C'était d'ailleurs assez incroyable. Tout a été filmé dans une totale spontanéité, caméra à l'épaule. L'accueil a été chaleureux. Dès que vous leur dites les deux mots magiques, à savoir “Maroc” et “Tinghir”, les gens sont tout de suite submergés par l'émotion. Ils ont gardé un vrai attachement pour leur origine, leurs coutumes, leur langue et ils sont fiers d'être Marocains.

Vous avez déjà projeté le film à Tinghir ?

Non. C'est prévu pour juin prochain. C'est un projet que je partage avec le CNDH (Conseil national des droits de l’homme). Les habitants de Tinghir attendent la projection avec impatience. Et moi aussi.

Que pensez-vous du fait que la majorité des personnes qui critiquent votre film ne l'ont même pas vu ?

C'est dingue de pouvoir juger un film sans l'avoir vu. Sincèrement, je pense que derrière il y a des mouvements qui instrumentalisent les souffrances des Palestiniens. Pour certains, c'est un fond de commerce. Pourquoi ne font-ils pas pareil pour la Syrie, où un dictateur est en train de massacrer son peuple  

La projection du film a fait salle comble. Rassuré ?

Je m’y attendais. Les Marocains sont plus intelligents que leurs dirigeants politiques. Il faudrait que les députés PJD [Parti islamiste de la Justice et du Développement] s'intéressent aux véritables maux de la société, au lieu de jouer la carte de la démagogie.

Certains pensent que la liberté artistique est en danger. Vous partagez ce point de vue ?

Il faut rester vigilant. Il y a eu l'annulation d’un colloque à Ifrane, la déprogrammation du film Persépolis à Tanger, etc. Mais le plus dangereux est l'autocensure des programmateurs. Certains veulent nous faire retourner aux "années de plomb" [au Maroc, des années 1960 aux années 1980], alors qu’il s’agit de construire un Maroc démocratique et progressiste.

A qui, à quoi dédiez-vous votre film ?

Aux identités plurielles. Le panarabisme et l'islam politique ont fait beaucoup de mal au pays. On ne peut effacer 3000 ans de notre histoire. Je tiens par ailleurs à dédier ce docu à mon grand-père qui vient de disparaître et qui fait une apparition dans le film. À travers lui, je rends hommage à ceux que l’on appelle les petites gens, juifs et musulmans, dont j'ai essayé de raconter l'histoire.

 

Source : Tel Quel

Photo : kamalhachkar.com

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