22/03/2013

Nour-Eddine Lakhmari, réalisateur marocain

« Un film c’est d’abord un travail au niveau du plan »

Maroc

Nour-Eddine Lakhmari, réalisateur marocain

Originaire de la ville de Safi qui a donné au cinéma marocain son pionnier Mohamed Ousfour et certains grands cinéastes tels que feu Mohamed Reggab, Nour-Eddine Lakhmari a d’abord fait des études scientifiques au Maroc et en France avant de retrouver le cinéma au Norvège où il a réalisé des courts métrages très remarqués. Rentré au Maroc, il réalise un premier long métrage Le Regard (2004) avant de créer l’événement avec Casanégra (2008), largement en tête du box office et véritable phénomène de société. Il récidive de nouveau avec Zéro (2012) un film noir, très stylisé, très visuel et d’une violence inouïe. Le cinéma marocain somnolait, Lakhmari l’a réveillé. Rencontre.

 

Comment sort-on d’un grand succès public et critique (Casanégra) pour entamer un nouveau projet ? Tu as fait le vide dans ta tête ou tu étais déjà dedans en plein Casanégra ?

Pour moi, les choses sont très simples : je ne m’enferme jamais dans un succès ou un échec parce que je me dis toujours que le meilleur est à venir. Chaque film est perçu comme une expérience sur cette voie, je me protège en quelque sorte en me remettant en question. Je ne me dis absolument pas que cette fois c’est bon, au contraire je m’amuse comme avec Casanégra à chercher les défauts et les lacunes… Pour me rattraper dans le prochain. Et crois-moi, c’est la meilleure façon de se protéger et de continuer à s’améliorer.

Je pense que c’est une bonne thérapie car on ne peut pas rester éternellement sur le film qu’on vient de faire. C’est le cas pour Zéro, le film que je viens de terminer : je me dis c’est bien, j’ai avancé un petit peu mais l’essentiel, le meilleur est à venir. En outre, je crois que dès qu’un film sort, il ne nous appartient plus : il est la propriété du public, des critiques et des journalistes.

Est-ce que cela veut dire que tu t’es mis à écrire Zéro très tôt ?

Quand j’ai commencé à préparer Casanégra mon rêve, mon ambition était de réaliser une trilogie sur la ville de Casablanca.  C’est toujours le cas, mais je n’osais pas en parler par modestie devant cette métropole. Une trilogie entièrement urbaine… Ce n’est pas évident.

Mais ma conviction est faite et le schéma est clair dans ma tête en trois phases comme dans Brèves notes (1) ; avec Casanégra, c’est l’histoire de l’amitié de ces personnages perdus dans un labyrinthe. Le deuxième volet c’est Zéro ou le récit d’une rédemption et le troisième volet ce sera Mazlout qui traitera de la solitude… Toujours avec comme espace de référence Casablanca. Une ville où l'on est seul, livré à nous-mêmes. Ce sera différent de Zéro où le héros est seul, subissant son entourage mais cherche néanmoins la rédemption. Dans Mazlout, ce sera un personnage qui cherche plutôt à fuir son entourage

Pour rester dans le parallèle Casanégra/Zéro, la séquence d’ouverture de Casanégra met en scène des poursuivants et des poursuivis… La caméra (donc le récit filmique) va se concentrer sur les poursuivis, laissant en quelque sorte les poursuivants dans le hors champ… Mais qui reviendront dans le champ de Zéro qui choisit comme univers celui des flics ?

C’est exact. Scorsese disait tout le temps qu'il y a ce qui est enregistré sur la pellicule, que l’on voit et il y a tout ce que nous ne voyons pas. Dans Casanégra, les protagonistes sont ceux qui sont poursuivis, chassés…Dans Zéro, le protagoniste est au contraire celui qui poursuit, en l’occurrence un policier. Mais c’est un policier particulier qui est dans la situation de la quête : il se cherche lui-même et cherche à donner sens à sa vie.

Dans Casanégra, on ne voit pas les policiers de près… Ici, on s’approche de leur univers pour connaître, un peu, leur histoire, leur monde qui est aussi très dur. Pour moi, c’est une autre façon de sortir de Casanégra pour s’approcher des milieux qui ont du pouvoir ou croient avoir du pouvoir. On découvre alors des gens qui sont aussi des victimes d’une société arriviste où dominent les rapports marchands

Nour-Eddine Lakhmari, réalisateur marocain

D’où un personnage central qui focalise toute cette situation ?

Oui, un personnage central mais il s’agit d’un anti-héros parce que je n’ai pas voulu instaurer un rapport de force… J’ai cherché au contraire à ce que le spectateur marocain s’identifie à ce personnage qui n’est pas un super héros mais au contraire quelqu’un qui souffre, qui vit difficilement les relations avec son environnement, aussi bien familial que professionnel. Il est terrorisé par son père, véritable despote et par son supérieur hiérarchique. Celui qui est censé nous protéger paie le prix fort sur cette voie…

Le casting a encore une fois été une des options majeures y compris pour ce rôle central ?

Je pars toujours de l’idée qu’il faut une certaine fraîcheur, aussi bien dans le traitement visuel des personnages que dans le choix des acteurs qui incarnent ces personnages.

Pour le premier rôle, j’aurais pu prendre un acteur connu mais  j’ai opté pour une autre démarche. Et comme tu l’as remarqué, dans tous mes films, y compris ceux de la période norvégienne, tous les premiers rôles sont incarnés par des visages nouveaux, jeunes, inconnus. Un choix que je vis comme un challenge : est-ce que je peux réussir ce passage qui n’est pas celui de l’acteur mais du réalisateur lui-même. Une façon de mettre de la fraîcheur dans mon propre travail de mise en scène. Ce n’est pas un rejet des autres mais c’est une forme d’énergie qui me vient de ce nouveau visage et qui me stimule dans ma recherche de direction d’acteurs. J’en profite d’ailleurs pour dire que plus je vais à la recherche de nouveaux visages. Je me rends compte qu’il y a beaucoup de talents dans ce pays d’où ma philosophie en la matière que j’assume pleinement : le problème chez nous n’est pas dans celui qu’on filme mais dans celui qui filme ! Dans la manière de placer la caméra, dans l’angle choisi. Bref, nous avons des acteurs, il s’agit de savoir comment en tirer le maximum. Dans tous les cas, c’est ma conviction !

Cela nous amène à poser la question de la direction d’acteurs notamment pour certaines scènes très particulières, je pense notamment à la scène très forte du suppositoire de Mohamed Majd et la scène du nu avec Said Bey

Cela a demandé beaucoup de travail, beaucoup de préparation. Mohamed Majd, Said Bey, Aziz Dadas sont de grands acteurs avec de fortes personnalités. Déjà, les intégrer au reste de l’équipe où il y a des nouveaux a été un véritable défi. Mais on a réussi ensemble grâce à un travail de préparation et d’entrainement qui a permis de voir tous ces acteurs s’approprier le scénario, le film. On a eu une réunion où par exemple les acteurs ont non seulement défendu leur rôle mais l’ensemble du film.

Avec Mohamed Majd on a beaucoup parlé, je lui ai montré beaucoup de films… C’est la première fois que je travaille avec lui, c’est quelqu’un de très attentif, très observateur, mais après il se donne entièrement.

La même chose avec Saïd Bey à qui j’ai demandé beaucoup et a été à la hauteur de mes attentes : il a accepté parce qu’il a été convaincu. C’est un peu ce qui s’est passé aussi avec Driss Roukh pour Casanégra… On a beaucoup discuté autour de l’interrogation « le pourquoi de cette scène » et cela m’a permis moi aussi d’avoir mon argumentaire et de défendre mes choix qui sont devenus à la fin nos choix communs.

Nour-Eddine Lakhmari, réalisateur marocain

Le film est porté par un grand travail au niveau de l’image, la dimension visuelle est omniprésente…

Je pars du principe qu’un film est d’abord un travail au niveau du plan… Kubrick parle de perspective quand il aborde son plan. Pour ma part, j’essaie de créer une atmosphère c’était d’autant plus important qu’il fallait sortir de Casanégara dont les observateurs attentifs ont relevé tout le travail sur la ville, son architecture, tout le style art déco.

Cette fois-ci, même si c’était toujours la même ville et toujours la nuit, j’ai demandé à mon photographe une nuit avec prépondérance du bleu, une nuit froide pour accentuer la solitude psychologique du personnage. On ne retrouve les couleurs chaudes avec du rouge notamment que vers la fin quand il parvient à sauver la jeune fille, à rencontrer son amour. Tout le film est en bleu argenté et c’est une décision que j’avais prise juste après Casanégra pour parvenir à une nouvelle ambiance. Cela au niveau de la lumière, mais aussi au niveau du cadrage puisque on passe à un recentrage sur le personnage : l’environnement est là pour mettre en exergue sa solitude et sa souffrance

Les cinéphiles ne manqueront pas de relever des références à des films cultes y compris au niveau  du personnage principal qui n’est pas sans rappeler Bad Lieutenant

Oui, bien sûr. Je n’ai pas l’habitude de cacher mes références et j’aime dire qu’il ne faut pas hésiter à s’inspirer des autres surtout quand on aime le cinéma, quand on est cinéphile. Je regarde tout, d’Abel Ferrara à Béla Tarr le hongrois… Et je rêve de faire un film à la Théo Angeloupolos. Je n’ai aucun complexe à ce propos d’autant plus que j’ai un goût très diversifiés.

Avec mon projet de trilogie sur Casablanca, je suis dans le genre noir, et il faut respecter les codes du genre. Et il se trouve que j’aime ce genre avec toute son esthétique faite d’ombre et de lumière et je pense que Casablanca mérite d’être filmée dans les règles du genre. Oui, il faut être original mais cela c’est dans le traitement, dans le regard qui reste marqué par notre société, par notre culture. Je ne filmerai jamais d’un point de vue folklorique pour être original. Nous avons nos problèmes spécifiques et qu’on peut aborder à travers un langage universel qu’est le langage cinématographique.

 

Mohammed Bakrim

(1)    Brèves notes, le premier court métrage de Nour-Eddine Lakhmari

 

Zéro, bande-annonce : 

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