29/04/2014

Girafada, une fable à mi-chemin entre girafe et intifada à hauteur d’enfant

Le premier long-métrage du réalisateur franco-palestinien Rani Massalah est sorti le 23 avril sur les écrans français

Palestine

Girafada, une fable à mi-chemin entre girafe et intifada à hauteur d’enfant

Dans Girafada, son premier long-métrage sorti en France le 23 avril, Rani Massalha raconte le conflit israélo-palestinien via le kidnapping d’une girafe par un vétérinaire palestinien au zoo de Tel-Aviv.

Extraits du portrait du Nouvel Obs - Cinéma

Rani Massalah avait à peine plus de 20 ans lorsqu’il a appris la mort de l’une des deux girafes du zoo de Qalqilya, victime de tirs israéliens sur la région. Né en France d’une mère libanaise et d’un père palestinien, le jeune homme suit de très près le conflit israélo-palestinien. Il s’enflamme pour le fait-divers, prend contact avec le vétérinaire du zoo, et entreprend avec lui de trouver une solution afin d’éviter que la girafe, qui a survécu, meure de chagrin, et ses petits visiteurs avec elle.

« Dans les territoires palestiniens, explique-t-il, le zoo de Qalqilya, près de Naplouse, fait partie des rares lieux où les enfants ont encore le droit de vivre leur condition d’enfants. » L’objectif est de convaincre un établissement israélien­ de faire un échange d’animal avec celui de Qalqilya. Rani Massalah profite du carnet d’adresses de son père, alors ambassadeur à l’Unesco, et multiplie les contacts. Malgré le soutien des médias, l’entreprise échoue. « Avec le vétérinaire de Qalqilya et celui du zoo de Tel-Aviv, nous nous étions battus comme des lions, se souvient-il. Nous pensions, en plaisantant et pour nous consoler de notre déconvenue, que nous aurions dû carrément voler une girafe en Israël et la ramener en Palestine. »

Des années plus tard, voilà leur fantasme réalisé… sur écran. « Aussitôt après notre fiasco, j’ai souhaité laisser une trace de cette histoire qui me paraissait représentative de la situation du conflit en Palestine, reprend Rani Massalha. Le pays vivait la seconde Intifada, la confiance entre Israël et la Palestine était brisée, la conciliation devenait impossible. La mort de cette girafe dans cette ménagerie de Qalqilya, littéralement encerclée par le mur et sous la menace permanente des bombardements israéliens, résonnait dans ma tête comme un symbole. » Rani Massalha pense aussitôt en faire une fiction, « une fable à hauteur d’enfant ».

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Il a déjà son pitch en tête : pour l’amour de Ziad, son fils, qu’il élève seul, garçonnet solitaire qui se partage entre sa passion pour les girafes et d’incessantes confrontations avec Dieu, Yacine, vétérinaire au Zoo de Qalqilya, organisera le kidnapping d’une girafe de celui de Tel-Aviv, après avoir échoué à convaincre son homologue palestinien de la lui prêter… Toute ressemblance avec des faits réels et des regrets…« Sans jamais avoir fait d’études dans ce domaine, dit-il, le cinéma me semblait le meilleur moyen pour toucher le public que je souhaitais atteindre. » A la recherche d’un scénariste, il active son réseau d’amis à Paris, rencontre Xavier Nemo, tout nouveau venu dans le métier, qu’il convainc d’entrer dans l’aventure. « A cette époque-là, je me voyais plutôt dans le rôle de l’initiateur », analyse-t-il aujourd’hui.

Une première version du scénario voit le jour en 2008. Le jeune homme, qui a fêté ses 26 ans, a quitté son poste à la City et, ses quelques économies en poche, rallié Paris à la recherche d’une société de production à laquelle s’adosser. La chance et l’obstination vont faire le reste. Il contacte la comédienne Laure de Clermont-Tonnerre, avec laquelle il est ami, pour interpréter le rôle d’une journaliste étrangère qui va prêter main-forte à l’enlèvement. Celle-ci laisse traîner le scénario au domicile familial. Son père, le producteur Antoine de Clermont-Tonnerre, le lit, demande à rencontrer Rani, et s’engage sur le projet. Reste à trouver le metteur en scène. « Je tenais à ce que Girafada soit tourné en arabe, dit Rani Massalha. J’ai cherché à rencontrer des réalisateurs palestiniens, je me suis rendu au Festival de Dubaï pour parler du film avec certains d’entre eux  ; mais plus je le racontais, plus je prenais conscience que c’était à moi de le réaliser. »

Il fait ses classes sur le tas en devenant assistant combo sur le tournage de Hors-la-loi, de Rachid Bouchareb. « Je l’ai observé travailler pendant presque six mois. J’ai compris comment s’articulait la vie sur un plateau, c’était comme une formation accélérée ; bien plus efficace qu’un cursus de plusieurs années dans une école. » Avant de se jeter à l’eau et tout en se démenant pour décrocher les autorisations de tournage à Qalqilya – deux ans de tractations –, il tourne un court-métrage, Elvis de Nazareth, l’histoire d’une amitié entre un gamin mendiant dans les rues de Nazareth et d’un vieux chanteur des rues, fan d’Elvis Presley.

girafada-3Elvis de Nazareth circule dans les festivals et obtient des prix (dont le Wihr d’or du Festival du Film arabe d’Oran). Il permet surtout au réalisateur de trouver le garçonnet de Girafada, le formidable petit Ahmed Bayatra. Rencontré sur le plateau de Hors-la-loi, Roschdy Zem a donné son accord pour jouer le vétérinaire de la ménagerie de Tel-Aviv. L’acteur Saleh Bakri, découvert en 2007 dans La visite de la fanfare d’Eran Kolirin, s’imposera dans celui du zoo de Qalqilya. « C’est un homme sans compromis, le conflit israélo-palestinien a détruit sa vie. »

Tourné en six semaines à Qalqilya et dans les environs de Naplouse,Girafada a peiné à boucler son financement – finalement obtenu grâce à une coproduction avec l’Allemagne et l’Italie : « Un premier film, tourné en Palestine, avec un enfant et une girafe… J’accumulais les obstacles  ! », reconnaît Rani Massalha qui avoue avoir dû lisser un peu son propos. « Initialement, regrette-t-il, le film était plus dur, plus politique, il a fallu arrondir les angles. »

Qu’il se rassure, sa fable comporte encore bien des aspérités. En filmant la Terre sainte comme peu de réalisateurs avant lui et sous couvert d’une incroyable odyssée – l’arrivée majestueuse de la girafe volée et de ses ravisseurs à l’entrée du zoo palestinien est d’une grâce absolue –, Girafada pointe une réalité dramatique que les réflexions du petit héros soulignent bien mieux que n’importe quel film de guerre. « Ce film symbolise pour moi l’intolérance entre les peuples israélien et palestinien, résume son auteur. Mais c’est un film d’espoir : en se trouvant réunies dans un enclos de Qalqilya, les deux girafes vont pouvoir donner naissance à l’enfant de la paix. »

 

Source : Nouvel Obs - Cinéma

 

Girafada - bande-annonce : 

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