15/05/2014

Le cinéma de Mohamed Malas : recréer l’histoire d’une nation

Le programme de projections de films d’art et d’essai, Zawya, au Caire accueille une rétrospective sur le travail du réalisateur syrien

Syrie

Le cinéma de Mohamed Malas : recréer l’histoire d’une nation

Dans la séquence finale du premier long-métrage de Mohamed Malas, Les Rêves de la ville, qu’il a fini en 1984, des groupes d’hommes et de femmes fêtent l’union de l’Égypte et de la Syrie en 1958 à Damas. Ils dansent et poussent des youyous dans l’euphorie, tandis que des images de Gamal Abdel-Nasser recouvrent les rues.

Aujourd’hui, à cause de la difficulté à obtenir un visa d’entrée, Malas a failli ne pas pouvoir venir au Caire pour la rétrospective de ses films organisée par le programme de projections de films d’art et d’essai Zawya dans le Cinéma Odéon du 8 au 11 mai.

Toutefois, Malas ne semble pas trop contrarié par les obstacles qu’il a rencontrés. Selon lui, les restrictions imposées pour les Syriens qui cherchent à entrer en Égypte ne seront en vigueur que temporairement.

« C’est simplement le reflet de comment vont les choses en ce moment dans les deux pays. La situation en Syrie n’est ni normale ni stable, et ce n’est pas le cas non plus en Égypte », dit-il, « mais cette tension actuelle ne durera pas. Les liens qui unissent nos peuples sont beaucoup plus forts que ça et ils doivent persister ».

Malas, un franc dissident du régime de Bachar el-Assad bien avant la révolte de 2011 en Syrie, suit les évènements dans lesquels est plongé son pays avec un mélange de tristesse et de détermination. Il habite toujours à Damas, malgré les dangers croissants et les restrictions étouffantes imposées aux artistes.

« Le cinéma a toujours souffert en Syrie, même avant l’explosion des évènements actuels », déclare Malas. « L’État a toujours bénéficié du complet monopole sur la production et la distribution de films, ce qui compromet l’honnêteté et la liberté avec lesquelles les films sont faits. Même aujourd’hui, après tout ce que s’est passé, c’est encore le cas. »

Après ce qu’il appelle une « expérience fatigante » avec l’Organisation Générale pour le Cinéma syrienne, Malas a eu recours à des méthodes alternatives pour que ses films voient le jour, en sollicitant des fonds et des productions indépendantes. « Même quand ils sont produits indépendamment, les films doivent cependant toujours être approuvés par les censeurs, mais ce n’est pas très important. »

Il développe : « Ça ne fait pas grande différence si ton film sort en Syrie ou pas puisque les gens ne vont de toute façon plus au cinéma. Les salles de cinéma sont dans un piteux état, les projecteurs aussi et la qualité du son et de l’image des films qui sont présentés est souvent désastreuse. »

Confronté à une industrie souffrante, Malas n’en reste pas moins animé par une passion brûlante de faire des films, mais une passion qui découle de ses histoires personnelles et de son envie de les raconter. Son cinéma est profondément marqué par son enfance et son adolescence et la sphère personnelle et la politique sont invariablement entremêlées dans son travail.

Quand il fait la liste de ses influences, Malas n’oublie jamais de citer Igor Talankin, son mentor et professeur à l’Institut national de la cinématographie Guerassimov à Moscou, duquel il a obtenu son diplôme en 1974.

« J’ai tellement appris grâce à lui mais il m’a toujours dit : 'La seule chose que je t’ai enseignée est de te connaître toi-même' », se souvient Malas, « et pour moi, c’est de ça dont il s’agit au cinéma : se connaître soi-même et l’exprimer ».

Pour Malas, le cinéma est suffisamment puissant pour réinventer l’histoire, pour la recréer, pour ceux qui n’étaient pas là pour la voir. « J’ai fait l’expérience de choses et d’endroits qui ne sont plus là, qui ne sont plus accessibles visuellement, mais ils sont très nets dans mon esprit et je veux les partager avec le monde. En tant que réalisateur, je considère ça comme une responsabilité, une vocation. »

C’est précisément ce que Malas a cherché à accomplir avec sa célèbre trilogie qui a commencé avec Les Rêves de la ville en 1984 et s’est finie avec Une échelle pour Damas sorti l’année dernière, par laquelle il tente de rapporter en détails les 50 dernières années de l’histoire moderne de la Syrie.

Dans Les Rêves de la ville, un drame sur le passage à l’âge adulte qui est indiscutablement autobiographique, une famille traumatisée déménage du village détruit de Quneitra (le lieu de naissance de Malas) vers la tornade urbaine qu’est Damas. Là-bas, le jeune garçon Adib (l’alter ego du réalisateur) commence simultanément à se découvrir et à découvrir la capitale qu’il habite.

La Nuit, le deuxième épisode de la trilogie de Malas, réalisé en 1992 mais qui ne sortira pas dans les salles syriennes avant 1997, est la dernière manifestation de l’obsession iconique du réalisateur pour sa « maison », Quneitra. Faisant partie de la région toujours occupée du plateau du Golan, le village a été tellement bombardé par les forces israéliennes qu’il en est devenu méconnaissable. Dans le film, Malas ramène Quneitra à la vie à travers un jeune homme à la recherche de réponses sur la vie de son père révolutionnaire, qui a habité le village dans les années 30 et 40.

« L’occupation a détruit le village, mais le cinéma a réussi à le reconstruire », réfléchit Malas.

Le troisième et dernier film de la trilogie de Malas, Une échelle pour Damas, est le seul qui n’est pas autobiographique. Cependant, il incarne toujours les éléments caractéristiques de l’auteur, à savoir son amour pour le cinéma. Le protagoniste, Fouad, est un réalisateur en difficulté qui vit avec un groupe de jeunes syriens dans un petit établissement qui accueille des artistes et des personnes créatives tandis que la révolution fait rage dans la rue.

« Il m’a semblé naturel et approprié de finir la trilogie par un film explorant le moment présent en Syrie, après avoir revisité le passé dans les deux premiers », dit Malas.

En tournant à Damas au plus fort de la violence dévorant le pays, Malas était tout à fait au courant des difficultés qu’il allait rencontrer pour faire Une échelle pour Damas. Pour échapper aux interférences créées par l’État et assurer la sécurité de son équipe, il a restructuré le scénario pour que le film se déroule en quasi-totalité à l’intérieur.

Toutefois, faire un film sur la situation en cours en Syrie représentait un défi pour différentes raisons. Les travaux artistiques qui sont axés sur des évènements d’ampleur historique et qui sont produits pendant le déroulement de ceux-ci se révèlent être incroyablement délicats à réaliser et, au final, ils sont souvent plats, limités et irréfléchis.

Quand on lui demande comment il a fait pour éviter de tomber dans ce piège, Malas répond : « Je n’essayais pas vraiment d’analyser politiquement la situation ou de prédire son évolution. Je voulais simplement refléter ce qui était en train de se passer, capturer l’espoir et l’incertitude mêlés et transmettre ses effets aux personnages ».

Dans Une échelle pour Damas, Malas voulait que ses personnages soient une représentation de la Syrie que lui et tant d’autres comme lui désirent : libre, éclectique et ouverte. Pour réaliser cela, il a choisi des amateurs pour les rôles principaux plutôt que des acteurs professionnels et a donné aux personnages leurs véritables noms.

« Il y avait un vrai dialogue entre eux et moi, un flux libre d’idées qui ont créé des personnes à l’écran qui étaient un mélange de leur vraie personnalité et des personnages que j’avais écrit à l’origine pour transmettre ma propre vision. »

À travers le film Une échelle pour Damas, des extraits d’autres œuvres cinématographiques sont incorporés et Malas rend hommage à d’autres réalisateurs, dont notamment le maître du cinéma grec Theo Angelopoulos, mort récemment.

« J’ai inclus tout particulièrement Angelopoulos car il est mort dans un tragique accident seulement quelques semaines avant le tournage et je voulais rendre hommage à ce grand réalisateur qui a profondément influencé mon travail », déclare Malas, « mais la raison la plus importante pour laquelle j’ai choisi Angelopoulos, c’est parce-que son travail est souvent centré sur l’exil et le retour et c’est ce que je veux pour mon peuple qui a été forcé à quitter son pays ces trois dernières années : le retour à la maison ».

Cependant, pour Malas lui-même, quitter la Syrie n’est pas une option envisageable, tout du moins jusqu’à maintenant. « Si je quitte le pays maintenant, je le ferais en tant que réfugié et je refuse de vivre le peu d’années qu’il me reste à vivre en tant que réfugié », affirme-t-il. « Je veux rester dans ma ville, même si je n’y suis plus en sécurité. »

Pour quelqu’un dont le cinéma est aussi personnel et centré sur un lieu en particulier que celui de Malas, rester à Damas est aussi une question de survie artistique, bien que cela mette sa vie en danger.

« Je ne peux pas faire de films en dehors de la Syrie, mon travail est trop étroitement lié à cette terre », explique-t-il. « Je suis resté et j’ai réussi à faire Une échelle pour Damas et il n’aurait jamais eu ce rendu s’il avait été tourné ailleurs. Je ne sais pas s’il est possible que cela se produise encore, mais je sais que je préfère essayer plutôt que partir. »

 

Source : Ahram Online

Traduit de l'anglais par Anaïs Bouchon

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