25/05/2014

Waves: une méditation poétique et pertinente sur la révolution

Le premier film d’Ahmed Nour vaut vraiment le coup d’être regardé. Mais où allez-vous le voir ?

Égypte

Waves: une méditation poétique et pertinente sur la révolution

Il faut voir Waves. Presque sans images des manifestations, et aucune de la place Tahrir, Ahmed Nour, réalisateur originaire de la ville de Suez, a réalisé un des films les plus perspicaces, provocateurs et opportuns sur la révolution égyptienne de 2011. Il pose les questions suivantes : pourquoi s’est-elle produite, valait-elle la peine ou non, et où tout cela va-t-il mener ?

Dans son premier documentaire très poétique, Nour raconte l’histoire de sa ville natale, le port égyptien de Suez, une « ville faites de vagues et de corbeaux ». Ses habitants se sont battus contre les ennemis de la nation et ses usines faisaient partie des plus rentables du pays, mais Moubarak ne lui a jamais rendu visite durant les 30 ans où il a été au pouvoir. Son peuple était négligé. On lui refusait l’eau potable utilisée par les usines avoisinantes. Leur loyauté a été récompensée par une cruelle interdiction d’aller sur les plages et par le massacre de leurs oiseaux.

Au début de l’année 2011, les habitants de Suez ont été à l’origine d’un soulèvement contre le régime qui les négligeait et les torturait. Avec d’autres camarades égyptiens, ils ont réussi à détrôner un président, mais n’ont ensuite pas obtenu justice pour les amis et les membres de la famille tués pendant la révolte et n’ont observé aucune amélioration de leur vie quotidienne.

Waves est plus pertinent que jamais aujourd’hui et il semble qu’il le restera encore longtemps étant donné que les Égyptiens se préparent à vivre sous la gouvernance d’un nouveau président militaire et autoritaire et que les militants des droits de l’Homme qui ont incarné la révolution de janvier 2011, qu’il prétend apprécier, continuent d’être interdits de manifestations et envoyés en prison.

« Tout cela en valait-il la peine ? » questionne Nour dans Waves. En soi, son film est le récit d’une génération d’Égyptiens nés au début des années 80 qui ont renversé le seul président qu’ils n’aient jamais connu. Peu importe la désillusion qui s’ensuivra.

« Le simple fait de voir Moubarak derrière les barreaux est une preuve que rien n’était impossible », déclare Nour lors de notre rencontre. « C’est vraiment le moment le plus important de la révolution. » Il parle d’un changement des mentalités (une véritable « mutation génétique ») de sa génération après janvier 2011. Il a fallu 30 ans pour renverser Moubarak et seulement un an pour renverser Morsi. De l’espoir ? Il dit qu’il ne verra probablement pas le changement dont il rêve de son vivant.

Aujourd’hui, les militants égyptiens et les journalistes sont en prison, mais ils continuent d’écrire. Pour le moment, Moubarak aussi reste enfermé. Ce mercredi, il a été condamné à trois ans de prison pour détournement de fonds publics, même si les poursuites pour meurtre de manifestants en 2011 restent en attente.

Ainsi, Waves est pertinent. Mais il est également innovant dans la forme : un récit en cinq chapitres narré par le réalisateur, avec de magnifiques portraits filmés des habitants de Suez, un son saisissant et des scènes troublantes utilisant la technique de l’animation et représentant des corbeaux et des hommes. Même avant qu’il soit fini, le documentaire créatif était suffisamment prometteur pour obtenir le soutien de l’AFAC (le Fonds Arabe pour l’Art et la Culture), du Festival de San Sebastian, de l’Institut du Film de Doha et du CNC.

Son réalisateur, qui s’est formé en Jordanie à l’Institut du Film Arabe du documentariste syrien Omar Amiralay, a rassemblé des talents de tout le monde arabe pour le réaliser : une société de coproduction marocaine, un studio d’animation basé à Paris avec une équipe d’animateurs à Damas. Ils ont tout donné pour ce projet, dans un contexte de guerre civile, en espérant que cela mènerait à des emplois futurs.

Cela semble un film intéressant, n’est-ce pas ? Mais où allez-vous pouvoir le voir ? Au moment où cet article est écrit, vous n’avez que deux solutions : aller jusqu’au Festival international du film d’animation d’Annecy le mois prochain, où le film fera son avant-première en Europe avec seulement sept minutes d’animation, ou vous lier d’amitié avec le réalisateur.

Malgré des critiques exceptionnelles en Égypte et à l’étranger après son avant-première mondiale à Dubaï en décembre dernier, une projection qui a attiré du monde à l’Opéra du Caire et un prix symbolique du Centre Culturel français, les autres festivals de cinéma ont été lents à réagir. Waves n’a pas encore de distributeur local ou international.

Les festivals de cinéma et la distribution en salles sont importants. Dans le cas de Waves, cela apporterait à son équipe (dont une partie est basée en Syrie) de la reconnaissance et de la motivation, mais donnerait également à ses producteurs (le réalisateur y compris) la possibilité de rembourser une partie de leur investissement grâce aux prix et aux ventes de billets, pour ensuite pouvoir faire de nouveaux films. Enfin, Waves trouverait son public.

Quand j’ai rencontré Nour, il semblait profondément désillusionné par le manque de soutien aux projections de son film en Égypte et à l’étranger. « Vous levez des fonds et vendez vos biens pour faire un film », m’a-t-il dit, « et ensuite vous faites face à des gens qui ne veulent pas vous aider à le distribuer ou à le faire monter sur l’estrade pour obtenir un prix. » Il fait une pause : « Nous avons dû payer 2.000 $ rien que pour acheter la séquence du procès de Moubarak à la télévision égyptienne. »

Quant au marché international, peut-être, concède-t-il, les programmateurs et les distributeurs n’aiment en fait pas son film, mais il sent que les chances sont déjà contre lui. Il déclare : « Ils ont tendance à aller vers des films mélodramatiques plus exotiques, qui correspondent à des idées préconçues sur la région, ou des documentaires avec un style plus reportage liés à des évènements évidents du nouveau cycle international ».

« Nous voulons que le public américain et européen voit nos films pour découvrir notre culture », dit-il. « Nous sommes Égyptiens, nous sommes des êtres humains avec des rêves. Nous voulons qu’ils voient la réalité telle qu’elle est, pas comme ils veulent nous voir… Vous n’êtes pas en train de regarder d’autres créatures mais d’autres êtres humains dont les histoires sont similaires aux vôtres. » Il ajoute pour l’exemple que si Amour avait été un film égyptien, il doute qu’il aurait été sélectionné à Cannes.

« Tout ce que je demande c’est une plateforme qui soit juste et basée sur la forme cinématographique – et juste également pour le public », conclut Nour. « On ne peut pas continuer à faire des films comme ça. »

Quelques minutes après, il me parle de deux courts-métrages qu’il produira pour Moug Films, la nouvelle maison de production qu’il a montée avec des amis. Et, tandis que je m’apprête à partir, il me propose nonchalamment son matériel de montage, au cas où j’en aurais besoin.

Désenchanté peut-être, mais la lutte (politique et cinématographique) continue.

***

Juste avant la publication de cet article, j’ai appris que le film avait été intégré à la compétition de longs-métrages documentaires du Festival international du Film d’Ismaïlia en Égypte. Nour est ravi. Les choses s’améliorent peut-être.

 

Alice Hackman

Traduit de l’anglais par Anaïs Bouchon

 

Waves – bande-annonce (en arabe avec sous-titres en anglais) : 

 

Interview avec le réalisateur de la ville de Suez Ahmed Nour sur OnTV (en arabe) :

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