25/06/2014

Traitors de Sean Gullette, deux femmes d’aujourd’hui

Le film, qui a fait sa première aux Venice Days, est dans les salles marocaines depuis le 11 juin

Maroc

Traitors de Sean Gullette, deux femmes d’aujourd’hui

La coproduction américano-marocaine Traitors de Sean Gulette, présentée en première dans le cadre des Venice Days du festival du film de Venise 2013 et dans les salles du Maroc depuis le 11 juin, c’est Thelma et Louise version tangéroise : Malika et Amal, deux jeunes femmes qui décident de rompre le cercle infernal et de donner à leur destin un autre tournant ! Et si le film de Ridley Scott était la confirmation de Susan Sarandon et Geena Davis, le film de Sean Gullette confirme deux valeurs montantes du paysage cinématographique marocain, Chaimae Benacha et Sofia Issami.

La première était la révélation de Malak d’Abdeslam Kelaï, décrochant pour ce premier essai le prix d’interprétation à Tanger ; la seconde n’est autre que Badia, la bombe en mouvement de Sur la planche de Leila Kilani et qui a tellement bouleversé le jeu classique de nos comédiennes que la revue française les Cahiers du cinéma lui ont consacré un texte se demandant ce qu’elle était devenue.

Le film de Sean Gullette, Traitors, n’est pas « traître » à cette double filiation. Il est émaillé de clins d’œil à Malak et à Sur la planche.

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Tout au long du film, le parcours de Malika (Chaimae Benacha) est orienté par des rencontres essentielles. Lors d’une belle scène d’exposition, on la découvre comme leader d’un groupe de musique punk-rock qu’elle radicalise dans le sens social en puisant dans la thématique du quotidien. Il y a de quoi : elle appartient à une famille en détresse sociale, un clin d’œil aux classes moyennes inférieures écrasées par les différentes échéances et les charges nées des mutations violentes qui secouent le corps social. Le film brosse à ce niveau un tableau poignant de la jeunesse urbaine perdue dans ce marasme généralisé.

La première rencontre fondatrice dans le programme narratif de la jeune héroïne a lieu avec la productrice qui aime la musique du jeune groupe « mais n’est pas un guichet automatique » : pour accompagner le groupe, enregistrer un album il faut une avance pour les frais de studio à Casablanca. Où trouver la somme nécessaire ? Premier obstacle qui va fonctionner comme élément déclencheur et révéler la personnalité de Malika. Quand ses amies proposent de faire des économies sur leurs maigres salaires, elle penche plutôt pour autre chose, car il y a urgence.

Elle s’aventure alors dans une arnaque qui n’aboutit pas mais qui sera l’occasion de la deuxième rencontre fondatrice, celle avec Samir. C’est lui qui va lui proposer un contrat risqué mais juteux. Ayant découvert ses talents de mécanicienne, il lui propose de conduire une voiture pour ramener « de la marchandise précieuse ». Un voyage qui lui permet de boucler la liste de ses rencontres avec sa complice Amal (Sofia Issami). Un aller-retour au pays de la contrebande et du trafic de drogue qui se déroule comme un examen de passage pour ces deux jeunes femmes acculées à l’extrême pour enfin être elles-mêmes : Amal quitte le giron de ses pseudo-protecteurs pour aller rencontrer son destin et Malika sauver sa famille et réaliser son rêve de produire un album.

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Clin d’œil à Sur la planche avec le personnage central de Badiaâ interprétée par Sofia Issami - et qui est Amal dans Traitors : chargée, avec Malika, de ramener de la drogue cachée soigneusement dans différentes parties de la voiture, lors de cette opération de camouflage, Amal en profite de temps en temps pour sniffer à l’abri des trafiquants… Mais c’est ne pas connaître la puissance d’Alhaj (Driss Roukhe), le big boss, qui s’en aperçoit en cours de route, fait sortir Amal de la voiture, lui assène des coups devant Malika terrifiée et surtout l’arrose d’eau pour débarrasser son corps de toute odeur compromettante…

Une opération de lavage comme le rituel quotidien de Badiaâ dans Sur la planche : un bain chaque soir  pour débarrasser son corps des odeurs. Ici les crevettes ; là, la poudre blanche… Avec le même résultat, le corps féminin, suspect, incriminé. Le corps qui contribue à l’écriture de la dramaturgie du nouveau cinéma marocain et que confirment Malika et Amal de Traitors.

Lors du retour de leur mission, en duo du périlleux voyage qui a conforté leur complicité féminine, Amal raconte à Malika son histoire d’amour et lui confie surtout qu’elle est enceinte. Le récit prend alors un tournant dramatique quand Malika, en caméra rapprochée lui demande ardemment de garder son bébé et pour ce faire, de fuir : pour le cinéphile averti, il a l’impression que c’est Malak du film éponyme qui revient pour rapporter son expérience à Amal, une anagramme portée en outre par la même comédienne.

Ce programme « féminin » sauve le film et l’empêche de se réduire à un catalogue de clichés sur le Tanger by night.

Mohammed Bakrim

 

Traitors - bande-annonce :  

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