27/11/2014

Loubia Hamra : la fin des haricots, et de l'Algérie française

Loubia Hamra, premier long-métrage de fiction de la réalisatrice Narimane Mari a été projeté au festival du film de résistance culturelle de Beyrouth

Industrie, Evènements et festivals, Algérie

Loubia Hamra : la fin des haricots, et de l'Algérie française

Lorsque Narimane Mari débute l'écriture de son scénario Loubia Hamra, l'Algérie prépare le cinquantenaire de la guerre d'Indépendance. Elle se confie : « À cette occasion, toutes les histoires ressortent, chaotiquement, douloureusement, formellement. Je me suis dit que la seule chose qui me semblait juste à dire dans ces circonstances est que l'Algérie est un pays libre ».

Pour incarner cette liberté, son choix se porte pour le jeu d’enfants du quartier d'Alger où le film a été tourné : « Je ne les ai pas choisis, j'ai demandé aux enfants du quartier qui voulait jouer ». Quarante d'entre eux se présentent, une vingtaine sont restés, formant une bande improbable d'acteurs non professionnels.

Commencent alors les répétitions, Narimane Mari interroge les enfants sur l'Histoire, exerce leur mémoire, leur sens et leur compréhension du jeu. Elle a une méthode planifiée : les faire travailler scène par scène, sans leur donner de visibilité sur l'ensemble du film : « En répétition et sur le tournage, je leur rappelais l'objectif de la scène et la manière dont ils pouvaient réagir. Il ne s'agissait pas de consignes strictes mais d'incitations à être, inspirées d'ailleurs de leurs propres réactions ».

Autonomes dans leur jeu, il faut alors se mouvoir parmi ces enfants, l'équipe technique est réduite au minimum, seul Nasser Medjkane à la caméra est présent sur les tournages aux côtés de la réalisatrice : « C'était pour lui un environnement assez brutal. Ce n'est pas rien d'être en permanence avec 18 enfants que je laissais entièrement libre d'être. L'essentiel était qu'il trouve lui-même une place au sein de leur jeu car celui-ci ne devait pas être interrompu. Au cours du travail, les enfants sont devenus de très bons comédiens, impossibles à manipuler et difficiles à impressionner ».

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L'enfance devient alors presque un principe de mise en scène pour la réalisatrice, le film se laisse porter par une liberté de jeu et d'écriture loin des codes traditionnels du cinéma. Le spectateur se retrouve immergé dans un monde d'enfants qui s'en vont en guerre, façon Guerre des boutons, leurs missions ponctuées de discussions sur les haricots et les flatulences... Ils se retrouvent plongés en pleine guerre d'Indépendance et l'accommodent à leur manière. « Tu pètes comme un Français maintenant ? », lance l'un d'entre eux. Mais au fil des scènes, on perd parfois le fil dans une absurdité semi-contrôlée, un rythme lent, où le visuel prend plus de place que le récit déconstruit, paroles ici, action isolée là, entrecoupées de longues scènes musicales.

C'est l'esthétique qui marque plus que le récit, pourtant le film a été mis en images avec peu de moyens : « Il est impossible d'apporter la lourdeur de la machine du cinéma sur une plage populaire ou dans les rues d'Alger », justifie la réalisatrice. Nasser Medjkane et elle n'étaient équipés que d'une caméra et de lampes de poches pour l'éclairage.

L'oeuvre devient alors plus proche du travail plastique et expérimental que du langage classique du cinéma. Un parti pris cinématographique et scénaristique que la réalisatrice assume : « La structure narrative du film, qui est très libre, empêche quelquefois les spectateurs de se laisser faire par cette forme, quel que soit le pays ».

Il est moins aisé pour le public de certains pays de l'aborder.  Narimane Mari ajoute : « En France, où l'écriture cinématographique est extrêmement réglementée, qu'il s'agisse du scénario, des sujets ou de la forme, le film est encore moins facile à appréhender. Les pays du nord sont plus ouverts, toute l'Amérique aussi ». Après avoir été projeté dans quarante pays, le film continue à tourner dans les festivals, avec l'espoir de trouver son public.

Narimane Mari prépare déjà son deuxième film de fiction, « un opéra enchanté qui se passe dans le désert en 1860 ». 

Anaïs Renevier

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Trois questions à la réalisatrice (issues du dossier de presse) :

Le scénario fonctionne à partir d'idées spécifiques comme celle de la nourriture ou du cochon, la faim ou les flatulences que l'ingestion des haricots provoque. La colonisation française de l'Algérie part justement d'un conflit à propos de la nourriture, d'un prêt de blé de l'Algérie à la France que celle-ci n'a pas remboursé.

Je me suis concentrée sur des éléments plus quotidiens et sur la symbolique qui y est attachée. Par là, j'avais aussi envie de transformer la notion d'héroïsme. On est toujours un héros pour des raisons politiques et idéologiques.

Dans un contexte de guerre, tu veux vivre et c'est la survie qui fait de toi un autre être. Tu es dominé, humilié, tu n'existes pas, et la privation de nourriture est l'une des armes essentielles de cette domination, un fait essentiel de la guerre. Est héroïque celui qui se défait du pouvoir, quel qu'il soit. Quant au cochon, le mot OAS à lui seul fait peur, j'avais envie que ce soit un ogre, mais finalement ça a été un porc, faute de trouver un ogre, qui représente le pouvoir sur la femme, le pouvoir du colon, le pouvoir du dictateur, le pouvoir hiérarchique. Plus généralement, il fallait faire sentir la présence permanente des colons sans jamais les voir, qu'on les sente toujour s au bord du cadre. Le film signe la fin de l'Algérie Française. 

Zombie Zombie est un choix étonnant pour la bande-son, sans rapport avec le contexte historique et géographique du film.

 La musique des Zombie Zombie est le fiux sanguin des images. Forte, sourde, pleine de bruits étranges, intérieure ou surgissante, harmonieuse ou troublée par des désordres qui donnent à lire bien au delà du récit visuel. On se retrouve dans les entrailles de l'enfance et dans ce qui nous secoue encore quand on se laisse prendre par le vivant :la profusion. Avec cette dimension et même si mon film est écrit pour ça,ce ne sont définitivement plus la psychologie et la raison qui règnent et dominent. Ce film peut se vivre avec le corps et c'est eux qui ont rendu ça possible, cette totale immersion. Sinon je les ai appelé, je leur ai montré les images et ils ont aimé et composé, spontanément.

D'où vient le poème qui conclut Loubia Hamra ?

C'est Antonin Artaud.  J'ai cherché qui a pu le mieux écrire sur la liberté, et parmi les plus libres, ceux qui l'ont payé de leur être, je pense à Artaud, et je trouve un très long poème de 1926, parlant de petits poissons argentés, qui représentait parfaitement les enfants du film et le sens qu'ils transportent. Et puis il y a le fait qu'ils le disent dans un français qu'ils ne maîtrisent pas. Kateb Yassine disait que le français est « notre butin de guerre ». En entendant ces enfants prendre ces mots français en bouche, le français leur appartient. Ils se laissent alors transporter par l'eau, annulent l'histoire et sa fin terrible. Ils sont vivants.

 

 

Loubia Hamra - bande-annonce : 

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