14/09/2012

Hala al Abdallah et Ossama Mohammed : des images, comme une résistance

Rencontre avec les réalisateurs syriens, à l'occasion des Syrian Film Days, organisés en partenariat avec Euromed Audiovisuel

Evènements et festivals, Industrie, Syrie

Hala al Abdallah et Ossama Mohammed : des images, comme une résistance

Le quotidien belge Le Soir a rencontré les réalisateurs syriens Hala al Abdallah et Ossama Mohammed, à l'occasion du festival Que peut le cinéma ? A propos de la Syrie, organisé par Bozar Cinéma, les Halles de Schaerbeek et Cinematek, en partenariat avec le programme Euromed Audiovisuel de l'Union européenne.

Texte intégral.

 

'Lorsqu'elle nous reçoit, la réalisatrice du magnifique Je suis celle qui porte les fleurs vers sa tombe (2006), un film présenté dans de nombreux festivals et primé à Venise, soutient ce jour-là un groupe de grévistes de la faim qui se battent pour l'inculpation de Bachar al-Assad devant la justice internationale et la rupture des relations diplomatiques avec Damas. Sa vie illustre le parcours d'une artiste pour qui la caméra, infiniment délicate, se manie pourtant comme une arme.

« Quand j'étais adolescente, je fréquentais un ciné-club de Damas. J'allais voir les films, mais je voulais surtout assister aux débats qui étaient organisés ensuite. Les autres, comme Omar Amiralay parlaient cinéma, moi, je distribuais des tracts. », se souvient-elle.

À vingt ans, elle est arrêtée par le régime pour activisme politique et emprisonnée. Puis vient l'installation en France et des études de cinéma. Hala Alabdalla retourne en Syrie et filme alors dans l'urgence pour contrer la censure. « Mes films ont été tournés en trois ou quatre jours, avec une équipe légère. Parfois nous nous sommes fait repérer. J'ai su qu'il y avait eu une enquête le lendemain. » Aucun de ses films n'a été projeté en Syrie, si ce n'est sous le manteau. Elle revendique sa liberté absolue. « Je ne voulais être liée à aucune chaîne, n'avoir à écouter les conditions de personne, j'ai donc produit chacun de mes films pour presque rien », dit-elle. Elle regrette pourtant de n'avoir pas intégré le circuit classique de distribution. Ses films méritaient une audience plus large que celle des festivals de cinéma d'auteur.

Alors que son dernier film, Comme si nous attrapions un cobra, dont une partie est tournée avant et l'autre pendant la révolution, vient d'être présenté à Toronto, elle est pourtant loin de savourer sa reconnaissance. « Aujourd'hui, je ne crois plus en rien », fait-elle dans un sourire triste. « Il y a déjà vingt-deux mille morts en Syrie et on ne fait rien. On ne peut pas rester les bras croisés sous prétexte du danger islamique que représente la révolution ».

Mais la cinéaste veut croire qu'un « peuple qui prend son destin en main ne le lâche plus ». « Quand le père de Bachar, Hafez Al-Assad est mort, personne n'osait même prononcer son nom. On disait seulement : « Allumez la télévision ». Maintenant la parole est libérée. »

Ossama Mohammed partage la même gravité. Le cinéaste, formé à l'école russe et auteur notamment de Sacrifices (2002), se rappelle que lorsqu'il était enfant en Syrie, il pouvait voir des films de François Truffaut ou de Stanley Kubrick. Son héros s'appelait Spartacus… C'était avant des décennies de censure. Lorsque le parti Baas a commencé à tout contrôler. Pour faire ses films, comme Hala Alabdalla, il n'a pas non plus attendu d'en avoir l'autorisation. « Pour faire ce que je voulais faire, il m'aurait fallu attendre deux cents ans ! »

Ses œuvres n'ont jamais été montrées en Syrie. Ni les anciennes, ni son dernier film consacré à la révolution égyptienne. D'une voix émue, il regrette la disparition progressive des cinémas dans son pays. Pour lui, détruire l'art, c'était comme s'attaquer à une civilisation. « Imaginez que l'on bombarde le Quartier latin ! », hausse-t-il soudain la voix. « L'art, parfois, c'est une façon de résister, comme quand de jeunes cinéastes tournent à tout prix avec de petites caméras ou même des téléphones ».

Installé lui aussi à Paris depuis un peu plus d'un an avec sa compagne, la chanteuse Noma Omran, Ossama Mohammed observe avec colère la passivité de la communauté internationale. « On ne peut pas ne rien faire en se demandant ce qu'il y aura après la révolution. Là, ce sont des vies qu'il faut défendre. J'aurais rêvé qu'on puisse fédérer la communauté internationale autour des valeurs des droits de l'homme. Mais il a fallu des mois avant qu'on consacre quelques secondes des journaux télévisés à la Syrie, c'est une honte ».

Et de se souvenir de la mobilisation occidentale à l'époque de la guerre d'Irak. «Aujourd'hui, il n'y a pas une manifestation, pas un signal, rien ».

Pour lui, la question de l'utilité d'un festival comme celui de Bruxelles [Que peut le cinéma ? A propos de la Syrie, organisé en partenariat avec Euromed Audiovisuel] ne se pose pas. «C'est important parce qu'on apporte une pierre à l'édifice. C'est un mouvement lent mais profond ». Et de comparer la situation à celle d'un prisonnier. Lorsqu'il est enfermé, les messages de soutien ne lui rendent peut-être pas la liberté, mais le maintiennent en vie. L'homme sait de quoi il parle.

Il est l'oncle d'Orwa Nyrabia, disparu depuis près d'un mois et [libéré hier].'

Source : Le Soir

 

Photo: Ala Alabdalla, DR

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