08/08/2014

Damien Ounouri et Djaber Debzi, réalisateur et producteur algériens de Chedda

« En Algérie, nous manquons d’images de nous-mêmes »

Algérie

Damien Ounouri et Djaber Debzi, réalisateur et producteur algériens de  Chedda

Le site internet Africultures a rencontré le réalisateur algérien Damien Ounouri et le producteur Djaber Debzu, qui ont été sélectionnés pour participer à la Fabrique des Cinémas du Monde durant le festival de Cannes 2014, programme professionnel qui contribue à l’émergence de la jeune création des pays du Sud sur le marché international.
Conçu par l’Institut Français, ce programme invite chaque année à Cannes une dizaine de réalisateurs, accompagnés de leurs producteurs, qui développent leur premier ou deuxième long-métrage.
Le projet en développement de Damien Ounouri, Chedda, questionne la famille algérienne à travers la lutte de Lamia, une jeune mère au sein d’une famille conservatrice.


Que vous a apporté la Fabrique des Cinémas du Monde au festival de Cannes pour votre projet ?

Damien Ounouri : La Fabrique des Cinémas du Monde est un programme qui choisit des films du monde entier. Nous représentons l'Algérie. Cela a commencé par un programme commun où la Fabrique nous a présenté chaque sélection du festival, les directeurs sont venus nous voir, de même que les représentants des fonds de financement, des ateliers d'écriture et de ceux de développement. C'est une grande aide pour les pays "du Sud" comme l'on dit, car la Fabrique nous conseille où aller et nous dit où postuler pour avoir des aides. C'est idéal.

Il est vrai que grâce à Fidaï, mon précédent film, je connaissais déjà ces gens, mais cela m'avait pris deux ou trois ans pour découvrir cela par moi-même, que ce soit par le biais d'internet ou des festivals. Et là, ce sont eux qui viennent à nous. Puis ensuite, il y a une partie personnalisée où l'on nous demande, selon l'état d'avancement du projet, ce que l'on cherche. En l'occurrence, nous avons des coproducteurs français, allemands et chinois. C'est Taj Intaj, en Algérie, qui se charge de la production. C'est une société créée par Adila Bendimerad et Djaber Debzi qui a aussi produit Les Jours d'avant de Karim Moussaoui. Donc nous sommes plus à la recherche de distributeurs, c'est-à-dire la partie qui vient une fois le film terminé : pour le vendre à des chaînes de télévision dans d'autres pays et essayer de trouver le chemin du grand écran, que ce soit en France ou autre part.

Donc la production est bouclée ?

Oui, là, le scénario est à peu près terminé. Nous avons déposé des demandes auprès des fonds et nous sommes en attente de savoir si notre budget va être accepté. Nous en saurons davantage fin 2014, si l'on a assez d'argent pour atteindre notre budget. Et nous voudrions tourner en 2015, certainement à l'automne, parce qu'il va se passer un certain temps entre le moment où nous aurons la réponse définitive et le début de tournage.

Vous annoncez un budget d'environ 1 million d'euros, cela vous semble-t-il difficile à obtenir ? Et est-ce suffisant pour réaliser le film ?

C'est le budget qu'il faut pour ce film, pour le tourner pendant deux mois, avec une équipe un peu plus nombreuse que sur le précédent film, parce que c'est une fiction. Après c'est vrai que c'est un peu compliqué. Il faut qu'on arrive à obtenir tous les fonds que l'on demande. J'espère qu'on aura le ministère de la culture algérien cette fois, mais aussi le cinéma du monde au CNC, quelques fonds au Moyen-Orient, en Allemagne. Après, dans ce million d'euros, on compte aussi les sponsors : on a la chance d'avoir en Algérie de nombreuses entreprises qui veulent investir dans le cinéma et avec qui l'on fait des partenariats, que ce soit pour des véhicules ou des logements. Tout cela représente une certaine somme d'argent que l'on nous donne en nature. Après, comme pour tout film, une fois que l'on a tout essayé, on voit l'argent que l'on a et quel est le budget minimum. On peut essayer de faire baisser le budget en réduisant la durée de tournage et la taille de l'équipe, mais il ne faut pas que la qualité du film en pâtisse.

Est-ce que les partenaires algériens posent des questions sur la thématique ou sur le contenu du film ?

On leur raconte le film, on leur donne même le scénario, mais peut-être que Djaber serait plus à même d'en parler, parce qu'il y a eu beaucoup de sponsoring pour Les jours d'avant.

Djaber Debzi : C'est vrai qu'avec Adila Bendimerad, on connaît des industriels et des chefs d'entreprise, des cadres qui ont entre 40 et 50 ans. C'est une jeune génération qui s'intéresse aux arts, au cinéma. Pour le film de Karim, l'argent était principalement composé de sponsoring, beaucoup d'apport en industrie.

Damien Ounouri : C'est une autre solution, quand les institutions ne nous aident pas, de trouver des appuis privés. Mais ça se fait aussi dans d'autres pays, nous ne sommes pas les seuls : en Chine, par exemple. Le problème, c'est que cet argent ne provient pas du milieu du cinéma, donc ça peut marcher pour un film, mais pas forcément sur le suivant. Cela ne remplacera jamais une vraie politique du cinéma, avec un système qui part de la production, puis la distribution et l'exploitation, un système qui s'auto-alimente. Sur le modèle du CNC en France.

Mais nous avons quand même l'espoir que les choses bougent avec la nouvelle ministre, que les salles de cinéma soient ré-ouvertes pour que l'on puisse montrer nos films aux Algériens, qu'il y ait de la communication autour du cinéma pour améliorer son image au niveau du peuple. Il faudrait aussi mettre en place des écoles de cinéma pour former des jeunes, ne serait-ce que des techniciens, parce que pour l'instant, on doit faire venir des techniciens de l'étranger et c'est un peu dommage. On pourrait avoir des techniciens sur place, ce serait beaucoup plus simple.

En tant que réalisateur indépendant, j'espère pouvoir être aidé cette fois, ça n'avait pas été le cas pour Fidaï. Beaucoup de films algériens qui voyagent n'ont pas été aidés, alors qu'ils représentent l'Algérie. J'espère qu'une dynamique positive va se mettre en place et accompagner ce cinéma émergent. Il faudrait que ce soit plus simple de faire un film. A chaque fois c'est un processus très long. Par exemple lorsque l'on va au Moyen-Orient, on nous dit "vous les Algériens, vous avez de l'argent". C'est vrai qu'il y a de l'argent en Algérie, mais il ne sert pas à faire nos films. On ne pouvait pas rêver mieux que cette nouvelle situation, c'est porteur d'espoir.

Vous avez l'impression que le financement du cinéma par fonds privés peut se pérenniser ?

Djaber Debzi : Je n'ai pas l'impression, non. En tout cas, ça n'est pas rentré dans les moeurs.

Damien Ounouri : Notre co-producteur chinois, Jia Zhang-Ke, fait beaucoup ça en Chine. Le problème c'est que le cinéma ne rapporte pas d'argent, surtout le nôtre, sauf cas exceptionnel. Donc aider le cinéma, c'est plus souvent une question de prestige, les amoureux de la culture veulent aider. Mais ils ne pourront pas le faire éternellement. Donc, encore une fois, il faut des salles en Algérie, il faut que notre public nous voie. Et s'il y avait au moins un petit retour sur investissement, ça permettrait de pérenniser le système.

Vous parlez du célèbre réalisateur Jia Zhang-Ke, sur qui vous avez fait un film. Vous aide-t-il dans vos démarches de cinéma ?

Oui, il était producteur pour Fidaï, il a aussi donné des conseils artistiques. On a fini la postproduction du film en Chine : montage, étalonnage et mixage. Il m'avait aussi un peu aidé pour la diffusion du film et il nous suit encore. Comme il est jury à Cannes, on a pu parler un peu du projet avec lui il y a deux jours et il va nous aider encore. Par contre c'est compliqué pour lui de lever de l'argent en Chine pour un projet algérien, c'est un peu trop éloigné. Mais il connaît des investisseurs privés qui l'aident, lui. Il avait utilisé son argent personnel pour Fidaï, mais c'était l'argent qui provenait des sponsorings pour ses propres films.

Vous avez parlé des commissions, les coproducteurs aussi sont précis dans leurs attentes ?

On choisit des coproducteurs qui aiment le projet, donc non, ils nous laissent une totale liberté. La production déléguée, donc majoritaire, c'est Taj Intaj, à Alger, donc quelque part, c'est nous qui avons le pouvoir. Ensuite on trouve des collaborateurs qui partagent notre vision du cinéma et qui aiment ce que l'on fait, pour aller chercher les aides sur leurs propres territoires. Mais on ne travaillera pas avec des gens qui nous diraient "faites ça plutôt que ça", parce que sinon ça ne pourrait pas fonctionner. On ne postule pas non plus pour les fonds israéliens. On nous avait parlé d'un fond américain, et en regardant les conditions, on a vu qu'ils aidaient tous les pays sauf Cuba et l'Iran pour des raisons diplomatiques. Cette ségrégation est inacceptable, ce sont des cinéastes qui ont besoin d'aide aussi, donc on ne postule pas. Parce que souvent en Algérie on nous dit : "vous avez l'argent du Moyen-Orient, du Qatar, c'est de l'argent sioniste", et c'est des conneries ! On va seulement chercher l'argent du fond "free money" comme ils l'appellent. Ils donnent de l'argent sur le projet écrit et après, on doit seulement leur livrer le film à la fin. On ne vend pas notre indépendance et notre liberté pour quelques dollars.

En quoi ce nouveau projet est-il la continuité de votre travail ?

Fidaï, c'était sur la révolution algérienne, à travers l'histoire de mon oncle. C'était une manière de reconnecter l'Algérie et la France et de m'attaquer à ce sujet mythique qu'est la révolution. Mais aussi de parler des gens ordinaires, ras-le-bol des grandes figures, des héros qu'on voit tout le temps. Quand on regarde les films qui ont été faits, on voit ces héros, sans corps, sans chair, asexués, qui n'ont pas faim. Mon idée, c'était que l'on se mette à la place de mon oncle, qu'on se demande ce que l'on ferait à sa place et que lorsque l'on voit ce dialogue entre mon oncle et moi, on se dise : "c'est aussi mon oncle, c'est mon grand-père, c'est mon frère...". Et à partir de l'individu, construire une nouvelle histoire collective. Le nouveau projet, Chedda, est une fiction contemporaine et c'est un peu la même chose. C'est l'histoire d'un couple. On va suivre la femme de ce couple, qui va essayer d'imposer ses choix, ses désirs face à l'ancienne génération de la famille. Et c'est quelque chose d'assez répandu aujourd'hui d'essayer de voir comment les jeunes couples ayant la trentaine essaient de trouver un équilibre entre leurs propres désirs de modernité et les traditions bien ancrées en Algérie, pour ne pas être en rupture avec la famille. Comment la jeune génération algérienne trouve son équilibre. Il n'y a rien de spectaculaire. Peu importe la ville où le film se passera, c'est le cas dans toutes les villes et même dans les villages. En Algérie, nous manquons d'images de nous-mêmes et je pense que le cinéma permet de mettre un peu les Algériens face au miroir, de les faire s'observer. Grâce à cela, on peut regarder notre manière d'agir. Dans le film on parle d'une femme, mais on voit aussi son mari, on parle des beaux-parents, des enfants, de comment on éduque nos enfants. L'idée n'est pas de faire un film à message, un film fermé, mais plutôt un film ouvert. Après avoir vu le film, en rentrant chez soi on peut se questionner sur comment l'on se comporte avec untel ou une telle. Encore une fois, je veux filmer les gens ordinaires, majoritaires et qui ne sont jamais représentés. Parce qu'au bout du compte, les héros et les grandes figures qu'on a l'habitude de voir représentés sont loin de nous. Je veux aussi pousser à la réflexion sur ce que nous sommes en tant qu'Algériens.

Même s'il est dans la continuité de votre premier film, c'est un sujet qui a déjà été beaucoup abordé. Comment Chedda va-t-il plus loin que le simple fil directeur de la détermination d'une femme dans un milieu qui ne lui est pas vraiment favorable ?

Je ne sais pas s'il y a une originalité. C'est simplement ma façon de voir les choses. C'est un sujet universel, dans tous les pays émergents ou la société évolue très vite et ou le poids des traditions est très présent, c'est un sujet d'actualité. Ici même, au sein de la Fabrique, sur les dix projets, nous devons être au moins quatre à aborder ce thème d'une façon ou d'une autre. L'originalité du film, c'est peut-être que c'est un film algérien. Pour plaire à beaucoup de gens, il ne faut pas, malgré ce que l'on pense, faire un film mou du milieu, consensuel. Il faut en fait aller au plus particulier et c'est à travers cette extrême particularité que le film en devient plus universel. Je pense que l'originalité se trouve plus dans la mise en scène, avec des prises de vues très proches et le fait que le film se passe beaucoup dans une maison en particulier.

Il est vrai qu'avec ce genre de thème, la singularité se joue plus au niveau du traitement.

Djaber Debzi : Mais c'est le premier film du genre en Algérie.

Damien Ounouri: Ça pourrait être un film japonais, du Ozu par exemple, car c'est un drame en sourdine.

Djaber Debzi : Oui, le scénario est très universel. Le film a lieu d'une une région de l'Algérie en particulier, mais il pourrait se passer n'importe où.

Damien Ounouri : En fait, le traitement sera très vivant, et c'est plutôt rare dans les films qui traitent de ce thème. Le film n'observera pas la tradition et les gens de loin, on sentira la vie de ces gens se dérouler devant la caméra. L'inspiration est plus chez John Cassavetes que chez Antonioni pour ce film.

Vous travaillez ensemble à quel niveau ? Dans l'écriture, dans le casting ?

Djaber Debzi : On travaille en équipe : Damien est très au courant de ce qui se passe en production, on fait tout ensemble, c'est un travail collectif. On se consulte, on parle vraiment beaucoup.

Damien Ounouri : Oui, on se complète : Adila et moi travaillons beaucoup sur le scénario, puis ensuite Adila et Djaber vont travailler sur la production, parfois c'est Djaber et moi sur la production. Et lorsqu'Adila et moi avons travaillé sur le scénario, on le lui envoie et il nous fait part de ses retours, puis on en discute. C'est collégial, on travaille en triangle et on échange régulièrement nos casquettes. Sur le casting, ça fonctionnera de la même façon, sur le même modèle que j'appelle familial, où il y a beaucoup d'échange, de partage et énormément de confiance. Mais nécessairement, plus on va avancer plus les postes vont se préciser. Si Adila joue dans le film, elle deviendra plus actrice, Djaber deviendra plus le producteur qui chapeaute tout et moi je serai plus sur la réalisation avec mon équipe. On fait tout ensemble au début, on crée tout à trois et après on se spécialise. Et au montage, les choses vont changer à nouveau. 

 

Source : Africultures

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