26/11/2014

Lilia Blaise, journaliste et co-réalisatrice de 7 vies

« Le documentaire part avant tout d'un ressenti, ‘la nostalgie’ des années Ben Ali »

Tunisie

Lilia Blaise, journaliste et co-réalisatrice de 7 vies

Euromed Audiovisuel a rencontré la journaliste franco-tunisienne Lilia Blaise, co-réalisatrice avec Amine Boufaied du documentaire 7 vies.

 

Comment ont été choisis les interlocuteurs ? 

En premier lieu, les « experts », à savoir le juge Mokhtar Yahyaoui, la psychiatre Saida Douki Dedieu, le philosophe Youssef Seddik, le spécialiste des médias Riadh Ferjani et le chercheur Vincent Geisser, ont été choisi par moi avec l'accord d'Amine Boufaied car j'avais été amenée à les interviewer dans mon travail sur la Tunisie.

Ils avaient gardé une crédibilité, étaient assez proches des gens et pas dans une tour d'ivoire et surtout ils n'étaient pas politisés comme certains intellectuels qui sont aujourd'hui dans des partis politiques. Beaucoup, comme Mokhtar Yahyaoui ou Youssef Seddik, ont exprimé leur opposition à Ben Ali et en ont fait les frais : la mise à l'écart pour Yahyaoui et l'exil plus ou moins forcé pour Youssef Seddik.

L'idée était que tous avaient vécu d'une manière intense la dictature et tous étaient assez impliqués dans la Tunisie de post-révolution. Étant donné que nous avons fait le choix de ne pas mettre de voix off, ces experts ont servi de fil rouge, de distance et d'analyse par rapport aux interviews de citoyens qui exprimaient plus une opinion personnelle ou témoignaient, c'était un peu une manière de « souffler » dans le documentaire pour expliquer certaines choses.

Le documentaire part avant tout d'un ressenti, « la nostalgie », que nous avons voulu mieux comprendre. C'est donc difficile de rendre par l'image ce genre de chose.

Pour les autres personnages, c'est encore via mon travail journalistique et les contacts d'Amine. Nous avions idée des profils que nous voulions : des personnes ordinaires auxquelles tout le monde peut s'identifier : la commerçante du marché central, le chauffeur de taxi, le coiffeur Salem qui est notre fil rouge. Ce sont eux qui sont touchés par la nostalgie dite d'un « quotidien de la dictature », à savoir un certain bien-être économique et une sécurité qu'ils considèrent avoir perdu avec la révolution.

Ensuite nous voulions des témoins, des gens qui avaient vécu les années Ben Ali et qui avaient été touchés directement. C'est le cas du personnage de Redeyef, de Mohamed Soudani, de Khalil Abbes et surtout de Houcine Ghodbane. Le premier a vécu un soulèvement en 2008 - une révolution avortée - et qui exprimait déjà un mal-être socio-économique dans des régions très marginalisées, le second était un militant syndicaliste torturé sous Ben Ali, le troisième, un étudiant originaire de Jbeniana près de Sfax, une ville connue pour sa résistance à gauche. Il avait grandi dans l'opposition et a subi en tant qu'étudiant et syndicaliste l'oppression policière. Le quatrième, Houcine, est un islamiste qui a passé 17 ans entre les geôles de Bourguiba puis celle de Ben Ali pour avoir été membre du parti Ennahdha. Il a été torturé également. 

Ces personnages-témoins étaient extrêmement importants car nous manquions beaucoup d'archives et d'écrits sur les actes de Ben Ali (d'où l'impossibilité de faire un réel documentaire historique) : tout est sous scellé dans l'attente d'une ouverture dans le cadre de la justice transitionnelle. Il était donc impossible d'accéder à des archives, tout comme celles de la Télévision nationale qui sont payantes. En raison de la propagande, peu de traces existent de la torture ou des autres méfaits du régime. C'est pour cela que des témoins vivants étaient très importants pour raconter ce qu'il se tramait derrière l'image que chacun avait du dictateur. Il était important de montrer qu'aussi bien des islamistes, des militants de gauche, des ouvriers rebelles ou encore des syndicalistes avaient tous subi le même traitement de torture et de maltraitance.

Le personnage de Emtyez a été choisi car il était dur de trouver une femme ou un homme qui assume aujourd'hui de parler de la complicité implicite de la population envers le régime. Seule Emtyez a su parler à visage découvert du fait qu'elle croyait comme tout le monde à l'image que Ben Ali voulait renvoyer, qu'elle a pu fermer les yeux comme tout le monde sur certaines choses. Son évolution était intéressante car elle fait partie d'une jeunesse dorée qui a pris conscience avec la révolution de l'importance d'un engagement politique ou associatif pour aider le pays. On la voit dans une seconde séquence dans son bureau à l'Organisation Mondiale de la Torture où elle travaille, elle a fait toute seule un énorme travail de mémoire en s'impliquant dans cette ONG.

Le personnage d'Anissa Daoud était intéressant car elle représente les Tunisiens qui ont eu l'opportunité de prendre de la distance artistique et intellectuelle avec le régime et surtout parce qu'elle a travaillé sur une pièce qui étudie l'accession de Ben Ali et de Leila au pouvoir. Elle avait une vraie connaissance du syndrome populaire qui tend à dire que les « arabes ont besoin d'un dictateur » et elle a su très bien l'analyser. 

Enfin le père du martyr était très important pour nous car ce film est un avant tout un rappel, un rappel de pourquoi les Tunisiens ont fait une révolution et de pourquoi le travail de mémoire est aussi important. Le père vient nous rappeler brutalement que son fils est mort dans cette révolution et que comme beaucoup d'autres parents, justice n'a pas ou peu été rendue pour les familles des martyrs de la révolution. Ils ont été délaissés par la société et sont peu considérés.

Globalement nous avons tenu à représenter la société tunisienne dans toute sa diversité, sociale, régionale, professionnelle et politique, c'est aussi pour cela que nous avons pris le parti d'interviewer deux anciens rcdistes car il était important d'avoir un autre point de vue, de ceux qui de l'intérieur, ont cru à Ben Ali, ont été dans son parti et le défendent encore aujourd'hui.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées sur le terrain et pendant le montage ?

Sur le terrain, nous avons rencontré peu de difficultés : nous avions un séquencier, une feuille de tournage pour chaque journée, tout était organisé de manière à respecter les délais. Quand il le fallait, Amine et moi sommes allés faire des plans de coupes ou d'autres séquences seuls.

Les difficultés étaient plus logistiques, nous avons eu quelques problèmes techniques, mais globalement le tournage a été comme n'importe quel tournage : intense et fatiguant. 

Nous avons connu une grosse déception, celle de ne pas pouvoir filmer dans le palais présidentiel, le lieu est très symbolique de la dictature et malgré nos multiples demandes, l'accès nous a été refusé sans explications.

C'est plus pendant le dérushage que le montage que nous avons rencontré des difficultés car j'ai plus un regard journalistique tandis qu'Amine mon co-réalisateur a plus un regard cinématographique. Nous avons passé beaucoup de temps sur le dérushage à discuter, débattre, revoir ensemble les séquences, les interviews, faire le tri dans ce que nous voulions. C'était très enrichissant et difficile car il fallait faire des choix. Nous avons proposé une version plus longue au départ et nous avons un peu remonté et fait des coupes grâce aux conseils de nos producteurs et de personnes qui ont visionné la première version.

 

Anaïs Renevier

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