06/07/2012

Jean-Michel Frodon, critique de cinéma

« Les jeunes cinéastes algériens sont trop isolés »

Algérie

Jean-Michel Frodon, critique de cinéma

Jean-Michel Frodon était à Alger pour donner une conférence autour des particularités des cinémas du Sud. Pour le site web elwatan.com, il revient sur ce cinéma du Sud dont les mauvaises nouvelles sont toujours conséquentes.

 

Le cinéma du Sud et ses particularités. Selon vous, ces dites particularités sont-elles si exceptionnelles que ça dans le cinéma mondial ?

« Le cinéma du Sud » n’est pas une catégorie scientifique par rapport à laquelle on regarderait ensuite si tel ou tel film, ou telle ou telle cinématographie y entrerait. C’est une approche idéologique du Nord, et singulièrement des autorités françaises et européennes, qui légitime certaines actions. Dès lors, il faut considérer ce qui relève aujourd’huid’une telle approche. Aujourd’hui, c’est-à-dire au moment où certains pays autrefois considérés du tiers monde sont devenus les moteurs de l’économie mondiale, où – pour rester dans le cinéma – la plus grande chaîne de multiplexe du monde a cessé d’être américaine pour appartenir à une entreprise chinoise, où la première industrie du cinéma en volume de production, l’Inde, s’intègre au marché mondial et où la France supprime le Fonds Sud, dispositif central d’intervention depuis près de 30 ans, pour créer un fonds «Cinémas du monde».

Y a-t-il toutefois toujours un ensemble cinématographique qui corresponde à ce qu’on a désigné dans une phase précédente, et qui s’achève, «les cinémas du Sud» ? Oui. Mais cela ne concerne plus, pratiquement, que les pays du continent africain, Afrique du Nord comprise. Leur situation de faiblesse, en termes économiques, politiques, professionnels et artistiques, en font malheureusement un ensemble qui a toujours bien des points communs, malgré, évidemment, les singularités des situations locales. Même si toute l’Asie et toute l’Amérique latine ne connaissent pas un développement de même ampleur, la présence dans les grands festivals internationaux comme la dynamique des productions et distributions locales dans un grand nombre des pays de ces deux continents définissent de nouveaux modèles, dont on ne trouve nulle part l’équivalent sur le continent africain. Il faudrait, pour être précis, s’attarder sur trois cas d’espèce, qui sans être de grandes réussites échappent à ce modèle général : le Nigeria, l’Afrique du Sud et le Maroc.


Lors de la conférence, vous évoquiez le gros problème des salles de cinéma qui viennent à manquer sur le territoire africain. Ne serait-ce pas un problème lié au désinvestissement de l'Etat ? Si oui, pourquoi, selon vous, l'Etat s'oblige à se retirer du milieu cinématographique ?

Je crois en effet qu’il est impossible d’avoir une cinématographie dynamique sans une forte présence de salles, et fréquentées par le public. C’est, selon moi, le point faible de la politique par ailleurs très énergique menée par le Maroc dans le domaine du cinéma. Dans les contextes africains, l’Etat a un rôle essentiel à jouer. Ce rôle est politique et législatif avant même d’être financier. Ensuite, l’«Etat» ne devrait sans doute pas être seulement incarné par l’administration centrale mais aussi par les régions et les municipalités. Surtout, si sans l’Etat, rien n’est possible, l’Etat seul ne peut pratiquement rien. Un essor du cinéma, notamment en ce qui concerne les salles, réclame l’articulation d’une politique publique, d’entrepreneurs privés pour lesquels l’attraction du public est essentielle (mais pas au prix de n’importe quelle complaisance), d’activistes culturels et des médias. Il y a en la matière un important travail de formation, concernant idéalement des personnes qui soient des militants culturels possédant une certaine compréhension des mécanismes économiques et commerciaux. Il est clair que c’est compliqué à mettre en œuvre, mais des exemples historiques dans de nombreux pays prouvent que c’est possible, chaque fois avec des spécificités locales, mais jamais sans un contexte de développement économique de l’ensemble du pays.

 

Concernant l'Algérie, on parle ici d'une nouvelle génération de jeunes cinéastes (Teguia, Bensmail, Moknèche, mais aussi Djamil Beloucif, Karim Moussaoui, Amal Kateb). Comment, selon-vous, cette génération peut évoluer dans un pays où il n'y a pas de réelle industrie du cinéma ?

Tout ce que je connais de leur travail me semble de très haute qualité. Malheureusement, ils sont trop isolés, en l’absence d’un tissu professionnel, commercial, culturel, politique et médiatique. La tâche de ces jeunes cinéastes est trop lourde, c’est comme s’ils devaient recommencer tout depuis le début à chaque fois. J’espère qu’ils trouveront au moins la capacité de se soutenir entre eux, et, bien sûr, même si ce n’est pas une réponse satisfaisante, il est heureux qu’ils puissent trouver des appuis de l’autre côté de la Méditerranée.

 

Source : www.elwatan.com

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