20/06/2012

Mehdi Hmili, réalisateur tunisien

« La révolution tunisienne est en train d’être confisquée »

Tunisie

Mehdi Hmili, réalisateur tunisien

Dans son dernier court métrage, La nuit de Badr, Mehdi Hmili raconte, en noir et blanc, l’histoire de la relation entre un poète tunisien vivant en exil en France et un jeune garçon. Le film a été projeté lors des dixièmes Rencontres cinématographiques de Béjaïa. Le film est une manière pour le cinéaste de revenir sur la révolution en Tunisie. Entretien avec la réalisateur, par tunisiefocus.com.
 

Dans La nuit de Badr, la poésie est également présente tant à travers le texte que l’image. Un souci esthétique ?

Ce que je ne peux ou ne veux dire dans mes poèmes, je l’exprime à travers les images. C’est une autre forme d’art. Dans presque tous mes films, j’essaie de mettre les poèmes de l’Irakien Badr Chakr Essayeb. Il m’accompagne en quelque sorte. Je pense souvent à Jean Genet ou à Tchékov. Au jeune Paul Besson, qui a interprété le rôle de Philippe dans La nuit de Badr, j’ai demandé de lire Arthur Rimbaud. Je me suis inspiré de l’histoire d’amour entre Paul Verlaine et Arthur Rimbaud (...) En rentrant en Tunisie, Badr va en quelque sorte enterrer sa liberté sexuelle. Mais je ne suis pas sûr. J’aime le doute. Pour moi, la question est un commencement, et la réponse, c’est la fin !

Dans La nuit de Badr, la fin est déchirante. Philippe est assis sur le trottoir, perdu...

La séparation peut être le début de quelque chose. Ce n’est pas forcément la fin. Il reste à Philippe la maison de Badr, son arbre, ses écrits, son langage poétique, son monde... C’est ce qu’on voit de la maison. Je ne voulais pas montrer Paris, mais uniquement ces deux hommes qui sont presque seuls au monde. Dans chaque film, il y a une quête de soi. Cela était valable autant pour Lila en 2009 que pour La nuit de Badr en 2011. Les choses ont évolué dans mon pays, un pays enfin libre. Je peux rentrer tranquillement et y tourner un film. Mais je suis toujours angoissé... Je suis mélancolique aussi.

Et d’où vient cette mélancolie ?

Mon amour pour la poésie, peut-être. Mon admiration pour les poètes maudits. En Tunisie, on m’appelle «le fils perdu» en raison de mes poèmes. Je pense que je le suis ! Je me suis toujours intéressé aux antihéros, les personnes qui claquent la porte, partent en voyage, ne peuvent pas vous transmettre un message d’espoir. Ils sont incapables de le faire. C’est pour cela que je pense mes films toujours en noir et blanc. Le noir et blanc, c’est l’incertitude, la beauté, la création... C’est la représentation du monde. Petit à petit, je vais aller vers la couleur, la joie. Je ne sais pas... Cela dit, j’ai des appréhensions vis-à-vis du documentaire. Il est plus facile d’assurer la réalisation d’une fiction que celle d’un documentaire. Celui-ci est lié à la vie, à la réalité.

La nuit de Badr paraît pour vous une manière de revenir sur la révolution en Tunisie. Badr a envie de retourner au pays en raison des changements...

Il veut rentrer sans être sûr d’être libre. J’aime les héros déchus, les personnages de Philippe Garrel (cinéaste français, auteur de L’enfant secret et Liberté, la nuit). Ils sont des artistes ou presque, ne savent pas quoi faire de leur vie, errent dans les rues, n’ont pas de domicile. C’est comme une géographie sentimentale. Cela est présent dans La nuit de Badr. Il y a la jeunesse et la révolte. La révolution a été l’œuvre des jeunes. C’est indiscutable. Avec ce qui se passe maintenant, il serait délicat de projeter La nuit de Badr en Tunisie. Je ne veux pas être pris pour un provocateur. Je vais peut-être proposer le film aux Journées cinématographiques de Carthage (JCC) prévues en octobre 2012. Mais j’ai l’impression qu’ils n’en veulent pas. J’ai entendu le ministre de la Culture parler du court métrage. Or, ceux qui ont vu le film ont relevé que l’homosexualité n’est qu’un détail dans l’histoire. J’ai voulu laisser le spectateur à sa réflexion, à ses interrogations, à son stress, ses délivrances. On doit être tolérant, mais je comprends la gêne des gens par rapport à ces questions. Cela dit, on adore vivre dans l’hypocrisie... On refuse de faire ce que les autres font !

La Tunisie a connu de graves événements ces derniers jours avec la brusque et curieuse émergence de la violence salafiste. Où va la révolution tunisienne ? Est-elle en phase d’être détournée, confisquée ?

Oui, la révolution tunisienne est en train d’être confisquée par les salafistes, les wahhabites, l’Arabie Saoudite... Les Américains ne veulent pas de cette révolution parce que tout le Monde arabe attend l’évolution de la situation en Tunisie. Si le pays bascule dans la violence, l’Egypte connaîtra le même sort. Idem pour les autres Etats arabes. Les salafistes se permettent de lancer des fetwas contre les artistes. Mon épouse (l’artiste visuelle et poète Moufida Fedhila) est en tête de liste !

Les artistes peuvent constituer un rempart contre la confiscation de la révolution du peuple tunisien ?

Non. Les artistes ne sont pas assez forts. Ils sont malheureusement élitistes, petits bourgeois. Je viens de la classe moyenne, d’un quartier populaire tunisois, Hay Etadhamoun, un fief salafiste. J’avoue que j’ai peur. Je sens venir une guerre civile et j’espère que je me trompe. Je suis en Algérie et je pense à ce que ce pays a vécu durant la décennie noire. Les artistes tunisiens doivent parler, s’adresser au peuple, descendre de leur tour d’ivoire et s’engager clairement. Les artistes doivent voir la réalité en face, éviter la provocation et rassembler. Il est très facile de détruire. Il ne faut pas entrer dans le jeu des salafistes qui, eux, ne savent pas construire.

 

La nuit de Badr - bande-annonce :

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