12/05/2013

Le patrimoine cinématographique d’Alexandrie peu à peu réduit en poussière

Dans une ville qui a été le témoin des premiers pas du 7ème art, un cinéma art déco est démoli pour construire un centre commercial

Industrie, Égypte

Le patrimoine cinématographique d’Alexandrie peu à peu réduit en poussière

Lorsque Ghada Essam et Muhamed Nabeel, des étudiants en architecture, se glissèrent furtivement par une sortie de secours dans l'ancien cinéma Rialto de la ville côtière égyptienne d'Alexandrie début avril, ils ont été choqués de voir qu'il avait été presque entièrement vidé de l'intérieur. "Rialto Re-Born", prétendait une pancarte sur la façade de l'immeuble de la rue principale, à seulement 15 minutes à pied de la Méditerranée. Les membres de la communauté locale ont pensé que le cinéma art déco serait rénové pour qu’il puisse accueillir plus d’écrans, tout comme l'a été le métro un peu plus haut dans la même rue. Mais derrière la façade, il n’y a plus rien, seul une partie de l'escalier et de la scène de l'ancien cinéma ont  été épargnés. Nos deux cinéastes amateurs ont donc décidé de filmer.

Le 22 avril, quand un bulldozer a démoli la façade du bâtiment, révélant les décombres à des habitants choqués, ils ont mis leur court-métrage Rialto Re-Born en ligne. Les promoteurs immobiliers voulaient maintenant construire un centre commercial avec un multiplexe doté de plusieurs écrans. Les étudiants y voyaient – et voulaient que les autres le voit aussi – encore un nouvel exemple d’un développement urbain qui empiète sur le patrimoine culturel de la ville.

"Cela fait partie de notre mémoire collective", a déclaré Nabeel, qui, âgé seulement de 24 ans, se souvient d'avoir fait l'école buissonnière avec des amis pour pouvoir assister aux  séances les moins chères qui passaient le matin dans le cinéma seconde classe.

Sur son blog en arabe, Walls of Alex, l'architecte et universitaire Mohamed Adel Dessouki trace un parallèle entre la démolition du Rialto et Cinema Paradiso, film primé de Giuseppe Tornatore ayant reçu un Academy Award en 1989.

Le Rialto apparaît sur les cartes de la ville dès les années 20, a-t-il précisé à Euromed Audiovisuel. Ce qui signifie qu'il aurait été construit à l’époque où cette ville cosmopolite était envahie par les premiers cinéastes et acteurs égyptiens, avant que la plupart d'entre eux ne s’exilent vers la capitale, suite à la création des studios Misr par l'économiste Talaat Harb au milieu des années 30, et du bombardement de cette ville par les Allemands en 1939, selon les ressources sur le cinéma mises en ligne par la Bibliothèque d'Alexandrie.

En 2007, le Rialto a été rayé de la liste des patrimoines classés, mais reste néanmoins un site protégé. Selon Dessouki, à ce titre, les plans pour la rénovation du cinéma auraient dû être approuvés par la commission du patrimoine d'Alexandrie, mais à sa connaissance, cela n'a jamais été fait.

C'est le dernier cas en date de disparition d'un ancien cinéma. Dans une ville qui a connu sa première projection d'un film des frères Lumière aussi tôt que 1896 et dont son premier cinéma a ouvert ses portes en 1897, très peu d'anciens cinémas, jadis inondés de grecs, italiens, français et arabe, ont survécu. Plus de 31 ont été démolis et d'autres ont été transformés en entrepôts ou salles de mariage, explique le romancier Ibrahim Abdel Meguid né à Alexandrie, qui écrivait déjà en 2006 un article poignant à ce sujet.

Seulement environ sept sont toujours en activité, et tous ont été rénovés pour pouvoir accueillir plus d'écrans et augmenter les profits, excepté le cinéma Radio situé près de la station de tramway du centre-ville, selon Dr. Mohamed Awad, président du projet pour le patrimoine Med Alex à la Bibliothèque d'Alexandrie.

Une recherche en ligne montre que la plupart des cinémas survivants ont évolué avec le temps, offrant sur leurs écrans les dernières comédies et des drames égyptiens, tandis que les salles de l’Amir, le cinéma le plus populaire d’Alexandrie, on peut voir des blockbusters hollywoodiens et même des films en 3D.

Mais que nous réserve l'avenir ? L'année dernière, après le lancement de son blog, Dessouki a également cofondé Save Alex, une initiative citoyenne visant, en partie, à sauver le patrimoine d'Alexandrie face à l'augmentation des démolitions. Malgré le succès des sit-ins qui ont permis d’empêcher la destruction de plusieurs villas historiques, ses participants n'ont malheureusement pas pu empêcher la démolition du Rialto, tout simplement parce qu'ils n'avaient aucune idée de ce qui allait se passer.

Mais Dessouki affirme qu'il y a maintenant une rumeur selon laquelle le cinéma Rio, n’étant malheureusement pas un bâtiment classé, pourrait être le prochain sur la sellette. "Nous essayons de faire circuler cette information," a-t-il expliqué.

Le sort des quelques salles de cinéma d'Alexandrie ayant survécu est  peut-être incertain, surtout à l'ère des téléchargements illégaux et de la numérisation, mais l'art local consiste à trouver des lieux différents. Dans cette ville balnéaire, récemment dépeinte dans Microphone du cinéaste égyptien Ahmad Abdalla, des initiatives populaires, telles que Save Alex ou même l'ancien collectif d'artistes Gudran, s'efforcent de préserver les sites déjà présents sur la liste du patrimoine artistique de la ville et d’en ajouter de nouveaux.

Et grâce à Gudran, au moins pour l'instant, une infime partie du Rialto a été préservée. À côté du bâtiment principal démoli il y a plusieurs années, l’ancienne salle de contrôle du Rialto a été transformée en un espace d'art : El Cabina. Une salle souterraine autrefois utilisée pour le système de climatisation du cinéma a été transformée en une salle de répétitions pour les musiciens locaux.

Alice Hackman

Rialto Re-Born de Mohammed Nabeel et Ghada Essam

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