03/12/2013

Les enseignants égyptiens se penchent sur la question du cinéma en tant qu’outil pédagogique

Au Caire, les professeurs explorent le pouvoir des images animées pour les classes d’élèves

Evènements et festivals, Égypte

Les enseignants égyptiens se penchent sur la question du cinéma en tant qu’outil pédagogique

Les idées abondaient chez les instituteurs des écoles publiques et privées lors d'une conférence innovante sur l'éducation au cinéma qui s’est tenue au Caire ce week-end. Il a été question d'adaptations cinématographiques de romans égyptiens, de bande-annonce de films pour les étudiants en langues étrangères, et même de formules mathématiques cachées dans la série télévisée américaine Les Simpsons.

L'événement de deux jours, qui a eu lieu dans le cadre du Panorama du film européen du Caire avec le soutien du projet MEDIMAGES, a été scindé en deux : une journée pour les enseignants des écoles d’État, et une autre pour les professeurs des écoles privées internationales.

La fondatrice du festival Marianne Khoury était ravie que, samedi, plus de 20 enseignants gouvernementaux - en majorité des femmes – se soient rendus dans le centre du Caire pour assister à l’événement, et ce pendant leur seul jour de congé hebdomadaire. « L'éducation est très importante dans ce pays », a-t-elle dit. Comme la plupart des Égyptiens fréquentent des écoles publiques, et non pas des écoles privées, la participation de leurs enseignants à une initiative d'éducation à l’image est cruciale.

Utiliser un film en classe améliore non-seulement les compétences en communication, l’alphabétisation et la pensée critique chez les jeunes, comme le montrent les études à ce sujet, mais cela crée aussi un public pour le cinéma : « Si vous regardez des films lorsque vous êtes enfant, vous êtes beaucoup plus susceptible en grandissant d’aller au cinéma », explique le consultant britannique Andrew Erskine lors de l'événement.

Toutefois, afin de créer un public pour le cinéma, une éducation cinématographique structurée à l'école est nécessaire, note Marianne Khoury. Ainsi, ce week-end, la première conférence parmi la série de projets dirigés par la société de production Misr International Films et visant à renforcer l'éducation à l’image en Égypte, a cherché à fournir aux enseignants des exemples d'extraits de films et d’exercices à utiliser dans leurs classes.

Ainsi, samedi matin, les enseignants des écoles publiques, guidés par l’intervenant britannique Andrew Erskine, ont travaillé en groupes pour écrire un commentaire tweetable de 140 caractères ou moins sur le court-métrage d'animation gagnant de l’Oscar, Oktapodi. « La détermination et la croyance en l'amour peuvent faire bouger les choses », a écrit une participante à propos de l'histoire humoristique des deux poulpes protagonistes.

Au cours de l'après-midi, lorsque l’intervenante égyptienne Aysha Selim a pris place, tous ont regardé un extrait de la récente adaptation télévisée populaire du roman Zat de Sonallah Ibrahim, dans laquelle le personnage principal, Zat, essaie en vain de déposer une plainte auprès des autorités égyptiennes contre un lait en poudre pour bébé contaminé. Dans une scène de la série, un policier peu serviable reçoit un pot de vin d’un Zat complètement désespéré, déclenchant des rires dans l'auditoire. Ce clip peut servir de support pour aborder certains sujets à différents stades du programme national égyptien, a expliqué Aysha Selim, qui a fait sa carrière dans l'enseignement et le doublage de films. Pour explorer l'idée du devoir patriotique par exemple, les enseignants peuvent partager leur classe en deux groupes - les citoyens consciencieux et les bureaucrates - et leur fournir des situations concrètes pour reconstituer la scène. « Oui, jouer aide vraiment ! », s’exclame une participante particulièrement enthousiaste.

Andrew Erskine a également présenté deux exemples de projets d'éducation à l’image réussis en Grande-Bretagne : Film Club, un réseau d'environ 7.000 ciné-clubs tenus après l'école et soutenus par un site internet, et First Light, permettant aux étudiants de réaliser des films à l'école, par exemple sur des expériences scientifiques qui seront présentées à leurs camarades.

Les enseignants participants sont partis motivés, avec des idées de courts-métrages, d’activités théâtrales et même d'analyse de la représentation des femmes dans les films.

Les enseignants égyptiens se penchent sur la question du cinéma en tant qu’outil pédagogique

« Je vais présenter des extraits de films à mes élèves pour discuter avec eux des tenues portées par les personnages, afin de voir si elles sont appropriées ou non » explique Hala Shaker, enseignante en économie domestique portant le voile islamique, à qui la discussion de la journée sur l'utilisation des films donne l’envie de développer la pensée critique des étudiants. La plupart des séries télévisées et des films représentent les femmes égyptiennes de la campagne dans des robes épousant la silhouette et avec trop de maquillage, confie-t-elle à Euromed Audiovisuel. « Cela n'est pas réaliste ! »

Mais la séance de la journée a également mis en exergue les défis auxquels doivent faire face les enseignants dans les écoles publiques égyptiennes : la réticence à introduire des activités qui ne sont pas présentes dans le programme national, la durée très réduite des leçons (35 minutes), des classes rassemblant jusqu'à 60 élèves et dès lors difficiles à diviser en groupes de travail. Et le cinéma ne peut pas tout résoudre, avoue un travailleur social au sein d’un établissement scolaire à Euromed Audiovisuel. Alors qu'il pourrait utiliser des dessins animés pour conseiller des élèves, le cinéma ne peut tout de même pas empêcher les enfants d’abandonner l'école pour aider financièrement leurs familles.

Dimanche, les enseignants des écoles internationales ont assisté à la conférence. Et avec ce changement de public, un léger changement dans les présentations a aussi eu lieu. Aysha Selim a par exemple projeté des extraits de la même série télévisée historique Zat. Mais cette fois, elle s’est concentrée sur ​​l'attaque de Louxor de 1997 et l'attaque du World Trade Center de 2001, qui sont comme des invitations audiovisuelles à engager des discussions sur la tolérance religieuse et l’extrémisme.

En guise de matière de réflexion supplémentaire, l’intervenante a également mis en évidence la différence de représentation des enseignants à Hollywood et dans les films égyptiens : les héros (To Sir, With Love) versus les acolytes amusants et sympathiques (Sa'eedi fil Gaami'a el-Amrikeyya, Madrassat el-Mushaghbeen).

Plusieurs participants avaient déjà utilisé le film comme outil d’animation dans leurs classes, et participaient à l’atelier pour découvrir de nouvelles façons de s’en servir.

La professeure de langue arabe Ola Watrin a par exemple expliqué à Euromed Audiovisuel avoir récemment montré à ses élèves Destiny, du célèbre réalisateur égyptien Youssef Chahine, pour illustrer une leçon sur le philosophe Averroès et la province d’Al-Andalus. Dans une école précédente, où elle enseignait la littérature arabe, elle a également présenté à ses élèves le film Al-Ayadi Al-Naa'ima (litt. « Les mains douces »), après avoir lu la pièce originale de Tawfik el-Hakim sur un aristocrate déchu après la révolution de 1952. La pièce et sa version cinématographique ont permis aux élèves de discuter des classes sociales, s’est rappelée l’enseignante enthousiaste, et de constater qu’une nouvelle classe supérieure aisée a aujourd’hui remplacé la classe des princes de l’avant 1952, et que les inégalités persistent toujours dans l’Égypte moderne.

Roméo et Juliette de Shakespeare peut sembler désuet à une classe de jeunes égyptiens francophones, a expliqué une autre intervenante - la professeure de français Fanny Franssen. Mais leur présenter la chanson de Grand Corps Malade Romeo Kiffe Juliette, un slam sur un garçon musulman et une jeune fille juive qui s'aiment en secret dans une France moderne et multiculturelle, peut-être peut-il leur donner envie de lire ou de voir la pièce originale. Qui seraient Roméo et Juliette dans l'Égypte actuelle ? demande-t-elle à ses élèves. (Peut-être les personnages principaux du film Cairo Exit de Hessam Issawi produit en 2009 qui relate une histoire d'amour entre un Musulman et une Chrétienne et qui fut interdit dans les salles de cinéma en Égypte.) Les images interpellent, ajoute Fanny Franssen, qui montre également un extrait d’Amistad de Steven Spielberg pour mieux expliquer la traite des esclaves lors d’un cours d'histoire.

Le militant égyptien pour l’éducation Moataz Atalla a conclu le deuxième jour de la conférence sur une note inspirante, faisant référence à la valeur de la jeunesse qui s’essaye au cinéma et à la réalisation dès un âge précoce et à l'importance de l'éducation aux médias aujourd’hui.

Pour illustrer ce dernier point, il a fait part d’une anecdote à laquelle il a assisté le 2 février 2011, Place Tahrir au Caire, avant la chute de l'ancien président Hosni Moubarak. Peu après la mi-journée, un de ses amis, qui est un cinéaste, avait repéré un journaliste au bord de la place où s’étaient rassemblés des milliers de manifestants exigeant la fin du régime. Son ami a couru vers le journaliste et lui a dit que ce qu'il faisait était mal. Lorsqu’Atalla a demandé pour quelle raison son ami avait agi ainsi, ce dernier lui a expliqué que le caméraman pointait manifestement sa caméra vers le soleil - un grand interdit dans la photographie -  afin de montrer le journaliste dans un contexte sans manifestants. « Il ment » avait-il conclu grâce à ses connaissances en réalisation cinématographique, démasquant ainsi un nouveau mensonge sur les manifestations dans les médias.

Mais la conférence a également suscité une pensée critique chez les journalistes présents.

Durant les deux jours de formation, des journalistes ont pris part à un exercice pour voir si les sept personnages archétypaux des romans russes du début du 20ème siècle décrits par le critique Vladimir Propp - le héros, le méchant, le donateur, la princesse, l’auxiliaire, le père de la princesse et le faux héros – existaient toujours dans les films du 21ème siècle. Après avoir pris pour exemple le film d'action américain Fast and Furious, le journaliste américain Willy Gu et moi-même avons parlé de l'inégalité des sexes au cinéma, du nouveau et controversé test Bechdel pour les films en Suède ainsi que de la représentation des Afro-Américains et des Américains d'origine asiatique dans les films grand public et la télévision aux États-Unis.

Il s’est notamment avéré que Willy Gu, qui vient du Texas, avait personnellement vécu des expériences d'éducation au cinéma à l'école. Adolescent, lui et trois de ses amis ont réalisé un court-métrage pour leur lycée. À 18 ans, ses camarades de classe et lui ont comparé deux films sur les bombardements de 1945 à Hiroshima selon les points de vue américain et japonais.

Organisé par une équipe de femmes dévouées, la conférence MEDIMAGES sur l’éducation à l’image organisée dans le cadre du Panorama du Film européen était matière à réflexion pour toutes les personnes impliquées. Alors que le festival du film se poursuit cette semaine, des projections de films pour les élèves sont organisées dans trois cinémas du Caire, pour la section Education and Cinema du festival. Dans le cadre du programme, les organisateurs du festival ont préparé du matériel pédagogique pour les enseignants, leur permettant de discuter des films plus tard, avec des questions et des exercices pour les élèves.

 

Alice Hackman

 

Partenaires de l'événement:

Fondation Anna LindhEuromed Audiovisuel III, British Council, Les Grignoux

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