11/12/2013

Un jeune ingénieur du son égyptien mixe le son des meilleurs films dans son studio secret

Déçu par l’industrie égyptienne du film, un homme construit un studio d’enregistrement à partir de rien

Industrie, Égypte

Un jeune ingénieur du son égyptien mixe le son des meilleurs films dans son studio secret
Un jeune ingénieur du son égyptien mixe le son des meilleurs films dans son studio secret

Au fond des locaux du collectif indépendant de cinéastes Hassala basé au Caire se trouve un studio d’enregistrement. Derrière l’affiche de Marilyn Monroe collée sur la porte, la pièce est sombre et insonorisée, isolée du monde extérieur. Un ordinateur est posé sur la table et des images défilent sur un grand écran fixé au mur.

Laissez vos yeux s’adapter à l’obscurité et, rapidement, de curieux détails commenceront à apparaître. Est-ce que se sont des boîtes à œufs en carton qui recouvrent le mur ?

« Oui ! », dit Abderahman Mahmoud en arborant un large sourire. Surnommé Mana par ses amis, ce jeune égyptien jovial de 28 ans est ingénieur du son.  

Mana a construit le studio il y a un an afin de mixer des sons pour le premier long-métrage indépendant de Hala Lofty intitulé Coming Forth By Day. Ce film récemment récompensé suit Soad, une célibataire âgée d’une trentaine d’années qui prend soin de son père mourant dans l’appartement familial pendant que sa mère travaille comme infirmière dans un hôpital.

Une fois le film terminé et après des recherches approfondies sur internet, Mana a transformé la chambre du personnage principal en bureau, capitonnant ses murs avec un surplus de tapis provenant de la maison d’un ami, des couvertures, du parquet, des échantillons de moquette et des boites à œufs provenant d’un supermarché du quartier afin de diffuser le son. Il a construit une cabine d’enregistrement dans un coin de la pièce et a capitonné la porte du balcon avec de la mousse provenant d’une boîte d’ordinateur portable. Il a ajouté quelques pièces détachées de voitures pour un éclairage atmosphérique, a apporté un canapé et a utilisé un haut-parleur cassé comme table basse.

Et, enfin, il était là : au cœur du quartier animé de Shubra au Caire, le premier studio d’enregistrement secret pour films avec une fenêtre et un balcon au deuxième étage. Lorsque je visite le studio, le voisin d’à côté a fait pendre le linge de la famille.

Mana me montre sa cabine d’enregistrement. Une petite cabine dans le coin de la pièce recouverte elle aussi de boites à œufs et de portraits miniatures de stars de cinéma égyptiennes qui lui est tombée deux fois dessus pendant la construction. Un pied de micro se trouve au centre de la cabine.

« Ce sont les bas de ma sœur », dit-il en montrant du doigt un filtre acoustique qui, d’après lui, aurait coûté 25$ sur internet. « Et ça, ça vient du garage de mon père », dit-il en me montrant le cercle en plastique autour duquel le fin tissu couleur de peau est étendu. Une tige pliable soutient le filtre en face de la place du micro : « Ceci, c’est un tuyau pour les toilettes ! Mais c’est un nouveau. »

Les bas de la sœur de Mana ont été très utiles jusqu’à présent. Le bel acteur égyptien Khaled Abol Naga est le dernier à avoir parlé à travers ces bas pour le premier long-métrage d’Ayten Amin intitulé Villa 69, un film qui a récemment été récompensé lors du Festival du film d’Abu Dhabi et qui devrait sortir dans les cinémas régionaux à la fin du mois. Dans le film, l’acteur âgé d’une quarantaine d’années joue le rôle d’un homme plus vieux, Mana a donc dû utiliser un plugin pour éliminer la basse fréquence dans sa voix. « C’est un garçon talentueux », a dit Kostas Varybopiotis, l’ingénieur du son primé qui a travaillé avec Mana sur le son pour Villa 69 et Coming Forth By Day avant ça. « Il s’en sortira bien. »

Avant de rejoindre l’équipe de Hala Lofty, Mana avait travaillé dans le courant dominant de l’industrie du film en Égypte pendant cinq ans. Mais son nom n’est jamais apparu dans le générique des films sur lesquels il a travaillé. D’après lui, la gloire et la majeure partie du salaire revenaient plutôt à l’un des huit ingénieurs du son les plus connus qui détiennent le monopole de l’industrie régionale.

Déçu par son travail dans une industrie où il était appelé « Toi, le son ! » (« Ye bita' as-sawt ! »), Mana a accepté avec joie le défi de s’occuper du son pour le premier long-métrage indépendant de Hala Lofty. C’est pour lui la plus grande chance de sa vie : « Hala m’a appris à créer des sons », dit-il. « Elle m’a apporté des livres et j’ai regardé des tas de films. »

Pour comprendre l’humeur du film, il a lu les écrits du poète libanais Khalil Gibran et du poète portugais Fernando Pessao ainsi que le texte funéraire de l’Égypte antique : Livre des morts ou Livre pour sortir au jour qui a inspiré le titre du film.

Mais il a également apporté une expertise régionale très précise au projet. Élevé dans le quartier voisin de Shubra el-Khaima, il a par exemple été capable de suggérer l’appel lointain d’un vendeur ambulant de barbe à papa pour une scène intérieure dans Coming Forth By Day pour faire allusion à la jeunesse perdue du personnage de la mère.

Bien décidé à améliorer la qualité moyenne du son pour les films en Égypte, il a fermé son catalogue de son pour de bon et il a enregistré chaque son spécialement pour le projet. Il a également décidé de s’assurer que ses instruments étaient complètement différents de ceux utilisés dans d’autres studios d’enregistrement. Derrière la carcasse extérieure d’un studio recyclé, il a choisi un PC plutôt que le Mac le plus cher et un logiciel semi-professionnel plutôt que le programme de mixage le plus fréquent. Même avec un nouveau grand écran, il dit ne pas avoir dépensé plus de 3.000$ pour l’équipement du studio.

Cependant, en dépit du brillant succès de Mana, les ingénieurs du son de sa génération qui ont visité le studio jusqu’à présent semblent réticents à l’idée de marcher sur ses traces. « Ils étaient impressionnés mais ils n’osent pas quitter le courant dominant », dit Mana.

Ainsi, Mana poursuit son nouveau chemin. Après avoir produit le son de Coming Forth By Day et Villa 69 qu’il a finalisé en Grèce cet automne, il s’attaquera bientôt à Where the Sky Foregoes the Earth (précédemment appelé : Cairo Er-Rehebat) du réalisateur libano-égyptien Abdallah el-Ghaly, le premier des futurs documentaires du collectif Hassala.

Et bientôt, il espère que son studio mixera du son multicanal.  

Alice Hackman

Photos : le studio d’enregistrement secret d’Abderahman Mahmoud, son travail en tant qu’ingénieur du son indépendant jusqu’à présent et une chronologie de la construction de son studio (photo offerte par Abderahman Mahmoud)

Traduction : Nervisa

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