03/09/2014

Un film tellement palestinien et pourtant si européen : Villa Touma de Suha Arraf

Le premier long-métrage de la réalisatrice palestinienne présenté à la Semaine de la Critique du festival de Venise

Evènements et festivals, Israël, Palestine

Un film tellement palestinien et pourtant si européen : Villa Touma de Suha Arraf

Suha Arraf, productrice israélo-arabe, est connue pour être la scénariste des films de Eran Riklis La fiancée syrienne (2004) et Les citronniers (2008), fortement appréciés par les critiques. Elle a aussi produit trois documentaires dont le plus récent Women of Hamas (2010) a recu 13 récompenses à plusieurs festivals internationaux. La première diffusion de Villa Touma, son premier long-métrage en tant que réalisatrice était donc fortement attendue au Festival du Film de Venise.

« Lorsque j'ai écrit le scénario de Villa Touma, j'ai tout de suite décidé de tromper la vision des spectateurs. » a-t-elle déclaré. « Je voulais que le public croie qu'il s'agissait d'un film tourné dans les années 60, et plus tard, qu'il se rende compte qu'en réalité il a été tourné en 2000. »

Ce tour de passe-passe, elle parvient à le réaliser en enfermant ses quatre personnages principaux, exclusivement féminins, dans une villa de Ramallah. L'histoire commence en mettant en scène Badia (Maria Zreik), adolescente orpheline venue vivre chez ses tantes Juliette (Nisreen Faour), Violet (Ula Tabari) et Antoinette (Cherien Dabis), trois sœurs palestinennes qui ont perdu leur statut social après la guerre civile de 1967.

Ces sœurs tentent de conserver un style de vie aristocratique, mais à force de s'être isolées du reste du monde, elles et leurs domestiques se retrouvent dans une sorte de dépression. L'arrivée de Badia va remotiver les trois femmes qui vont vouloir lui apprendre à être une vraie dame, à jouer du piano et à parler le français. Cette partie du film ressemble à un drame britannique dans lequel les manières des femmes sont surtout portées en dérision.

« Je pense que la bourgeoisie est la même partout » affirme Suha Arraf. « La bourgeoisie en Palestine était comme ça du moins. Les personnes se comportaient de cette manière et ces manières venaient notamment d'Europe. On n'envoyait pas les filles à l'université, elles avaient des précepteurs et elles étaient plus traditionnelles que les gens normaux. Cet aspect traditionnel se retrouvait surtout dans les familles chrétiennes. Les filles n'avaient pas le droit de sortir, elles apprenaient l'anglais et le français – mais surtout il fallait qu'elles soient de bonnes femmes au foyer et devaient apprendre à être de parfaites petites servantes en toutes circonstances, car le rôle d'une fille après tout était de se marier et d'être de gentilles femmes. »

Alors, lorsque Badia s'est mise à maîtriser l'art d'être une dame, ses tantes ont cherché à s'assurer que la demoiselle ne finisse pas comme elles – des vieilles filles - en lui trouvant un gentil mari chrétien. Elles se sont rendues à de nombreuses réceptions – mariages, funérailles, salons de thé ; mais la mission ne fut pas aussi simple que ce qu'elles avaient espéré.

C'est dans cette séquence-là que l'on aperçoit finalement le monde extérieur ainsi que quelques hommes. « Car oui, j'ai dissimulé tous les personnages masculins » avoue la productrice. « Regardez bien, je les ai soit blessés, soit tués.»

Le film a plus justement d'impact lorsqu'on ne voit pas d'hommes et qu'on en apprend plus sur les états d'âmes et le style de vie de ces femmes.

C'est un film d'un genre unique qui semble au début plus inspiré des traditions filmiques européennes que de celles palestiniennes. La productrice affirme avoir été personnellement influencée par le cinéma égyptien des années 60 et des films italiens datant des années 70. 

La comédie dramatique fait aussi un subtil usage des métaphores sur notre société contemporaine.

« Tout le monde s'accorde à dire que le film est différent des films palestiniens classiques » déclare Suha Arraf, née dans un village en Palestine et vivant désormais à Haifa. « Pourtant, j'utilise les mêmes éléments que mes collègues – les couleurs de notre drapeau, le mur de la maison pour symboliser le mur autour de Ramallah. Il y a beaucoup de sous-entendus dans mon film et c'est ainsi que j'aime raconter les histoires. »

C'est là le travail d'un cinéaste visiblement sûr de son talent. Comme elle le dit d'ailleurs, « réaliser un drame n'est pas une mince affaire, c'est beaucoup plus difficile que de réaliser un documentaire ; et nous avions un budget serré, mais, de manière plus importante encore, il faut être vraiment sûr de soi pour produire un drame dans lequel on s'enferme dans une pièce pour simplement filmer quatre femmes. »

 

Source : The National

Traduction : Cyndie Leclerc Benedetti

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