29/09/2014

Zawya: six mois de cinéma d’art et d’essai au coeur du Caire

Les projections de film auront désormais lieu au Cinéma Karim, et ce dès novembre

Égypte

Zawya: six mois de cinéma d’art et d’essai au coeur du Caire

Pour les cinéphiles, Le Caire n'est pas forcément la ville de référence, rapporte Ahram Online. Les cinémas ne projettent que des blockbusters hollywoodiens et des films égyptiens selon la période de l'année, qui offrent rarement quoi que ce soit d'authentique. La scène culturelle indépendante ne propose qu'exceptionnellement des projections de films et organise des petits festivals qui attirent un public restreint habituellement intéressé par ce que le centre offre en matière de culture

C'est pourquoi le Zawya, première réelle tentative du Caire de se doter d'un cinéma d'art et d'essai à l’initiative de Misr International Films (MIF), est une initiative importante pour bousculer le statut quo. Zawya signifie perspective ou angle en arabe, mais le mot est aussi utilisé pour faire référence aux mosquées improvisées aux coins des rues – terme approprié compte tenu de l'endroit où se situe le cinéma et de la diversité des films proposés.

« C'est un cinéma pour les films qui ne passent pas au cinéma, » indique le slogan de Zawya, et c'est exactement ce que propose l'équipe du Zawya : une grande diversité de films, tant par leur origine que par leur genre.

Au cours des six premiers mois, Zawya a accueilli des films, des rétrospectives de grands réalisateurs, des courts-métrages, des documentaires, des films expérimentaux et des classiques du cinéma.

Évolution

Après six mois au sein du cinéma Odéon, l'équipe de Zawya a annoncé lors du dernier jour d'une rétrospective récente en l'honneur du regretté réalisateur égyptien  Youssef Chahine (se trouvant à l'origine du projet qui a fait naître Zawya), qu'ils fermeront pour le mois d'octobre et qu'ils rouvriront dans un lieu nouveau, le Cinéma Karim, qui se trouve à quelques encablures de leur emplacement actuel dans le centre.

Le contrat qui liait Zawya à Odéon via la société New Century, propriétaire des deux cinémas, arrivait à son terme et New Century a proposé à Zawya d'emménagee au sein du Cinéma Karim pour un an, après un remaniement complet et une fermeture prolongée.

D'après l'équipe du Zawya, MIF possédait des parts dans les deux sociétés Karim et Odéon mais les a vendues juste avant l'ouverture de Zawya, étant donné que la société ne cherchait pas à investir dans les cinémas du centre, qui attirent beaucoup moins de spectateurs que ceux qui se trouvent dans les centres commerciaux ou les multiplexes de la périphérie.

« Notre projet doit se trouver dans le centre, notre public réside dans le centre, est proche du centre ou le fréquente », explique Youssef Shazli, président et père fondateur de Zawya, à Ahram Online. « Nous nous adressons à des publics différents dans des zones géographiques différentes, mais dès le départ nous étions convaincus qu'il fallait que nous ouvrions dans le centre ».

Shazli a une idée en tête. La scène artistique du centre du Caire a pris une ampleur considérable au cours des dix dernières années. Beaucoup de gens qui seraient intéressés par ce genre de cinéma voudront aussi certainement passer la journée dans le centre, et pourquoi pas aller à une exposition, ou voir une pièce de théâtre indépendante, et maintenant, pourquoi pas, aller voir un film à Zawya.

Avec Zawya, MIF n'en est pas à sa première tentative d'ouvrir un cinéma d'art et d'essai. En 2008, suite au succès  des premières éditions du Panorama du Film Européen (un festival annuel de 10 jours accueillant des projections de film et des discussions, également organisé par MIF) la société a investi l'un des huit écrans du grand complexe City Stars et l'a transformé en cinéma d'art et d'essai rebaptisé « Cinemania ».

Néanmoins, le projet s'est achevé après seulement quelques mois, ce que Shazli impute à la situation géographique du cinéma, situé dans le centre commercial d'Heliopolis et éloigné du centre-ville.

« Un cinéma d'art et d'essai doit être accessible, à même la rue » dit-il.

Programmation, défis

Zawya sert d'hôte à trois types de représentation : des sorties de film, des évènements organisés par Zawya et des évènements organisés par d'autres sociétés.

D'après Alia Ayman, programmatrice de Zawya, le choix des films n'est pas qu'une question de goûts, cela dépend aussi du budget et de la disponibilité des films. Certains films ont déjà un distributeur dans la région, ce qui facilite les choses. D'autres fois, Zawya doit jouer le double rôle de distributeur et de lieu de projection.

« Quand on veut que le film soit projeté à Zawya, le propriétaire veut qu'il soit projeté dans le plus grand nombre de salles possible et vous vend les droits du festival et de la télévision », explique Ayman.

« Zawya est un projet hybride, » ajoute-elle.

Au niveau artistique, Zawya vise la diversité : longs-métrages, documentaires, courts-métrages, films d'animation et productions expérimentales ; mais également des films originaires d'endroits très variés : du monde arabe, d'Europe, d'extrême Orient et d'Amérique Latine.

Au début du projet, Ayman et Shazzli choisissaient les films au hasard selon leur disponibilité et leur valeur artistique. Néanmoins, après quelques temps passé à étudier le marché, le duo a gagné en expérience et en flair pour savoir quels films attirent les spectateurs et quels film sont moins accessibles.

Des évènements comme la rétrospective Youssef Chahine, Abdellatif Kechiche et Mohamed Malas de même que les festivals de courts-métrages égyptiens, ou bien encore les projections uniques de classiques, de longs-métrages et documentaires attireront à coup sûr des spectateurs puisqu'il n'y a qu'une seule projection et qu’elles sont généralement suivies par des séances de questions-réponses.

Les sorties de films destinés au grand écran sont plus compliquées puisque le film reste à l'affiche plusieurs semaines.

« Nous avons remarqué qu'avec les films égyptiens nous pouvons faire des choix plus osés, alors qu'avec les films étrangers, il faut qu'ils soient plus conventionnels », ajoute Shazli.

Les films qui ont eu le plus de succès à Zawya sont le documentaire d'Amir Ramsis Juifs d'Egypte II, le film de la réalisatrice marocaine Laila Marrakchi Rock the Casbah (avec Omar Sherif et Nadine Labaki) et celui de la réalisatrice égyptienne Hala Lofty avec Coming Forth By Day.

Only Lovers Letf Alive de Jim Jarmush et Le Passé, oscarisé, d'Asghar Fahradi ont aussi attiré un public large de par leur notoriété.

Shazli explique que certains des films qu'ils ont projetés, comme Rock the Casbah, ne seraient pas considérés à l’étranger comme du cinéma d'auteur mais comme des films grand public. « Ce qui est considéré comme alternatif est toujours relatif, c'est alternatif par rapport à ce qui est disponible sur le marché », précise-il.

Un mot revient forcément dans toute discussion autour de l'industrie cinématographique en Égypte : la censure. Les autorités de censure en Égypte ont pour habitude de couper les scènes au contenu explicite ou sexuel et vont même jusqu'à l'interdiction commerciale de leur projection. Néanmoins, Zawya, qui entretient des relations privilégiées avec les censeurs, est considéré comme « lieu de spectacle » et bénéficie d'une plus grande clémence de leur part.

Le lieu s'est fixé une règle de principe et ne projette pas de films ayant fait l'objet d'une censure, et préfère ne pas le projeter plutôt que de mettre à l'écran la version censurée.

Lors des six premiers mois, seuls deux films sur 100 furent bannis, la Palme d'Or cannoise La Vie d'Adèle (en raison du contenu sexuel) et Un conte d'étain (pour obscénité) d'Aida El-Kashef, qui devait être présenté lors d'un festival de courts-métrages. Le soir de la diffusion du film d'El-Kashef, Ayman et le réalisateur ont déclaré être opposés à la censure et que même si le film n'était pas projeté, un lien internet permettrait à chacun de le visionner chez soi.

Parmi les nombreux obstacles auxquels Zawya a dû faire face du fait de son modèle commercial hybride, les plus grands points faibles du cinéma sont l'organisation, la mise à disposition de l'information et le marketing. Parmi ceux qui fréquentent Zawya, nombreux sont ceux qui ont confié à  Ahram Online avoir eu des difficultés à trouver des informations sur les dernières sorties et évènements.

La publicité de Zawya dépend des réseaux sociaux et de leurs partenaires en ligne comme Ahram Online et elcinema.com, et de la publicité sur site via des posters et bandes annonces. Ce qui à tendance à limiter le public touché aux gens qui utilisent internet.

« Nous n'avons pas encore trouvé la formule idéale pour arriver à équilibrer notre modèle, mais nous finirons par y arriver », déclare Ayman.

Croissance, durabilité

Zawya a connu son plus grand succès au cours de son dernier mois au sein d'Odéon avec Juifs d'Égypte II (qui a attiré plus de 2000 personnes en deux semaines, avec une moyenne de 100 spectateurs par jour), Rock the Casbah ainsi qu'avecla rétrospective de Youssef Chahine (qui a fait salle comble six soirs consécutifs).

D'après Shazli et Ayman, Zawya a gagné plus d'argent en septembre que les deux autres cinémas d'Odéon, qui projetaient des films grand public.

« Je pensais que notre public était composé de cinéphiles et que si projetions un film commercial, nous risquerions de notre réputation », dit Shazli. « Mais ce que j'ai compris, c'est que notre public est varié et que chaque film ou événement attire un public différent – notre audience s’accroît. »

« Nous avons montré que nous avions quelque chose à offrir, surtout en comparaison des autres cinémas ne s'en tirent pas très bien », continue Shazli. « Je pense que le fait que l'on ait accès au Cinema Karim pour une annnée en est la preuve. »

Cependant, malgré le succès du projet, les moyens restent modestes. Leur modèle commercial ne leur permet pas de s'autofinancer puisque les recettes des tickets vont au Cinéma Odéon et pas à Zawya, même s’ils prennent un petit pourcentage et ne paient pas la location des écrans. Ceci dit, la jeune entreprise ne perd pas d'argent car elle est dépendante des sponsors.

Dans le futur, l’équipe espère avoir son propre cinéma et mettre en place son propre système de distribution afin d'être autonome financièrement. 

Une fois ré-ouvert fin octobre, dans ses nouveaux locaux rue Emad El-Din, Zawya promet de continuer d'offrir des films de grande qualité artistique et une programmation originale.

Bien que le programme de novembre n'est pas encore définitif, Zawya souhaite projeter Underground/On the Surface, le documentaire de Salma El-Tarzi sur le duo de muisque shaabi Oka et Ortega, ainsi qu'Omar nommé pour représenter la Palestine aux Oscars 2014, qui devait être projeté en octobre à l'origine.

Seront également accueillis le 7ème Festival de vidéos du Caire de Medrar, mettant en avant films expérimentaux et de l’art vidéo, la deuxième édition des programmes de la cinémathèque de Kurassat et une série de films documentaires sur la ville du Caire en collaboration avec Cairobserver.

Le mois de novembre sera également être le mois au cours lequel aura lieu la 7ème édition du Panorama du Film Européen, et naturellement Zawya sera l'un des lieux de projection.

Malgré les défis à relever et les obstacles, Zawya a su montrer qu'il faisait partie de l'un des rares projets du monde de l'art et de la culture indépendant qui sait attirer et regrouper des gens et pas seulement de la population locale.

Surtout, il a de grandes chances de parvenir à une certaine autonomie financière et la possibilité de se faire une place dans le milieu du cinéma, saturé par les films commerciaux.

 

Source : Ahram Online

Traduction : Gérgory Dhenin

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