30/09/2014

Maher Abi Samra et Sabine Sidawi, réalisateur et productrice de Cache la bonne (A Maid for Each)

« Avoir une servante à la maison devient banal »

Liban, Evènements et festivals

Maher Abi Samra et Sabine Sidawi, réalisateur et productrice de Cache la bonne (A Maid for Each)

Le film A Maid for Each du réalisateur libanais Maher Abi Samra, qui se présente sous forme d’enquête sur les conditions de vie de certains des 200.000 travailleurs domestiques au Liban, a participé au début du mois au programme de post-production Final Cut du festival international du film de Venise. Euromed Audiovisuel a rencontré le réalisateur ainsi que la productrice du film, Sabine Sidawi.

 

Pourquoi avez-vous eu envie de faire ce film ?

Maher Abi Samra : Je suis quelqu'un qui est habité d'une histoire, l'histoire des femmes de ménage qui viennent travailler au Liban, des femmes africaines et asiatiques qui sont piégées dans ce système, une loi qui les rend esclaves... Je suis quelqu'un qui, volontairement ou non, est impliqué dans ce système. J'ai donc décidé de faire un film qui est lié à ces phénomènes, et j'ai travaillé sur notre société, les Libanais, pour moi, comme ce phénomène existe chez nous, et comment le solutionner.

Quel est votre point de vue par rapport à ce phénomène?

Maher : Ce qu'il faut, c'est chercher une manière de fuir ce système et de montrer ce qui se passe, mais surtout chercher une manière de dire comment un individu tombe dans ce piège, comment il essaie d'en sortir justement.

Qu'est ce que cela représente pour vous de produire un film comme cela ?

Sabine Sidawi : Ce système me tient à cœur à différents niveaux : cette traite d'êtres humains, cet esclavagisme, et plus par rapport à un système capitaliste dans lequel on vit, et c'est le fruit de ce système. C'est important pour moi personnellement de travailler, de montrer, pour moi-même et peut-être même pour mes enfants, que l’on doit combattre ça.

Est ce que les femmes que vous avez rencontrées se sentent des esclaves, ou bien est-ce qu'elles acceptent le système et en sont même presque gré car elles arrivent à trouver un travail ?

Sabine : C'est un problème, parce que très peu ont le droit de parler ou de se révolter parce que si elles ouvrent leur bouche, elles vont être rapatriées chez elles, donc elles n'ont pas le choix. Immanquablement, elles se disent que tant qu'elles ont le minimum, elles se contentent de ça, mais cela ne veut pas dire que l’on ne doit pas dénoncer ce système. Ce système leur donne peut-être du travail, mais il détruit la cellule familiale, l'être humain chez elles, [et] il détruit aussi chez les Libanais un sentiment de responsabilité. Avoir une servante à la maison devient banal, ce qui ne doit pas être banal. Le film parle surtout de cette relation que les Libanais ont envers la situation des servantes et c'est là-dessus qu'on essaie de mettre le doigt.

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Maher : Il y a eu un parti pris de ne pas filmer les femmes, de filmer l'environnement et éventuellement les familles. Comme il y a un rapport complètement déséquilibré pour moi, c'est pas possible, pas évident et pas mon sujet de travail sur les femmes elles-mêmes, et donc j'ai travaillé sur moi-même, qui est dans le système.

Qu'est ce que ce film a changé en vous ? Qu’avez-vous appris?

Maher : On est en train de subir, au Liban et dans le monde arabe, des racistes. On utilise ces logiques contre les moins forts. J'ai parlé avec des Libanais de gauche, qui sont conscients de ce problème. Je n'ai pas pris des gens qui acceptent ce système, mais qui sont dedans. Même le patron de l'agence était de gauche. Peut être une des fautes de la gauche, un échec de la gauche, est qu'on a appris ce système...

Sabine : Je crois que ce film m'a appris qu’on peut essayer de vivre en-dehors de ce système et de ne pas glisser dedans. Je n'ai aucune aide dans ma maison, et le fait d'avoir travaillé sur le film me donne pousse à tenir. Parfois c'est très difficile, et j'ai vraiment besoin d'une aide, mais le film me revient et je dis 'non'. Je trouve ça très bien car je pense à mes enfants et eux-aussi vont avoir l'habitude de ce système, et il faut résister.

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