15/10/2014

Cairo Drive : la métropole égyptienne décrite par des blagues sur ses problèmes de circulation

Le documentaire de Sherif el Katsha est très drôle, mais les blagues peuvent faire mal

Égypte

Cairo Drive : la métropole égyptienne décrite par des blagues sur ses problèmes de circulation

Quand le documentaire long-métrage de Sherif El Katsha, Cairo Drive, a été projeté cette semaine à l'institut Flamand - Pays-Bas  du Caire, l’un des personnages principaux, invité à une session de questions/réponses après la projection, était en retard. Il était évidemment coincé dans les embouteillages.

Dans la métropole africaine de presque 20 millions de personnes et 14 millions de véhicules, les Cairotes perdent tous les jours des heures et une grosse quantité d’énergie coincés dans des embouteillages sans fin. Cairo Drive, de Sherif Elkatsha, est une comédie sur cet univers merveilleux sans règle et pourtant tellement stationnaire que c’en est exaspérant. 

On y trouve des taxis, des voitures personnelles, des autobus délabrés et des familles entières sur des motos. Il ya les tuk-tuks et les cyclistes qui portent des corbeilles de pain sur la tête. Tous serpentent, improvisant sur différentes longueurs d’onde, sur les artères bruyantes pavées ou non de la ville. Au milieu de tout ça, un policier dirige, avec des signes de mains confus.

Dans son film, Elkatsha fait le tour de la ville en voiture avec des hommes qui s’efforcent de gagner leur vie en transportant des passagers et des marchandises, en contraste avec des propriétaires de véhicules, plus aisés, qui vaquent à leurs occupations quotidiennes. La plupart s’insulte entre eux avec panache, certains en faisant bon usage de leur klaxons pour insulter la mère du voisin. Une femme réussit à se frayer un chemin à travers le chaos, distribuant des cigarettes, remerciant pour les directions.

Cairo Drive se moque des contradictions entre ce que les conducteurs devraient faire, et la réalité des choses dans la rue. Dans une séquence astucieusement montée, des écoliers chantent de façon solennelle sur le code de la route. L’un d’eux arrête sa petite voiture devant un camarade déguisé en panneau de circulation. Dans le plan suivant, un conducteur glisse nonchalamment un billet à l’agent de circulation pour passer au feu rouge. L’agent sourit, un peu gêné.

Mais Cairo Drive est aussi parfois très sérieux, derrière toutes les blagues. Le manque de respect nonchalant pour la sécurité routière peut être drôle, mais il provoque aussi des carambolages horribles et meurtriers sur le périphérique. Et comment est-ce que l'ambulance peut se frayer un chemin à travers les embouteillages du Caire ? « Nous ne pouvons pas voler », explique un employé de l'hôpital.

La circulation du Caire pompe l'énergie et le moral des conducteurs déjà lassés par une économie désastreuse. (En fait, le trafic du Caire provoque des pertes allant jusqu'à 4 pour cent du PIB du pays, selon la Banque mondiale.) Et quand les règles de circulation sont effectivement appliquées, sont-elles justes ? Un homme, qui a perdu un bras à l'armée, s’est résolu à conduire un taxi pour survivre, pour être arrêté par la suite par un policier trop efficace qui lui dit qu'il ne peut pas continuer, parce que sa voiture n'est pas adaptée pour un conducteur handicapé . « Allez-vous me donner un emploi alors?  » demande l’homme furieux au représentant de l'Etat. Cela semble peu probable.

Tout comme les films de Katsha sur une période de trois ans, avant et après le soulèvement de Janvier 2011 qui a conduit à la chute de Hosni Moubarak, il entrevoit une Egypte en transition après le soi-disant « Printemps arabe ». Après le départ de Moubarak, la police a disparu des rues et les civils ont pris la position des officiers de la circulation autour de la place Tahrir. D'autres, imitant les policiers qui s’en prennent habituellement à eux, mettent en place des postes de contrôle de voiture entre les quartiers.

Mais les embouteillages demeurent.

En 2012, un bus transportant des journalistes à un rassemblement de soutien du candidat à la présidentielle Amr Moussa (qui a ensuite perdu au premier tour) était bloqué, après avoir conduit à contresens sur une route non pavée et remplie de déchets dans un quartier pauvre du Caire. C'est une bonne métaphore des défis à venir pour le gouvernement futur.

Caire Drive est un voyage amusant, avec une bonne synchronisation entre musique et comédie, sur le trafic infernal apparemment permanent du Caire. C'est une célébration des contradictions sans fin du Caire, et de la détermination joviale de sa population. Mais il souligne aussi subtilement leurs déceptions et leurs frustrations.

Dans une séquence brillante, l'Egypte de Moubarak se prépare à la visite d'Obama au Caire en 2009. Sur le bord de la route, on redonne aux murs et aux ponts une nouvelle couche de peinture. (Cela rappelle les façades fraîchement peintes sur la place Tahrir aujourd'hui. Un regard sur le côté de certains bâtiments, et il semble qu'ils étaient à court de peinture.) On donne un jour de congé à la population, et les rues du Caire sont ainsi nettoyées de leur trafic. « C'est un autre pays ! » s'exclame un conducteur cyniquement, en sifflant glorieusement dans les rues vides. « Quand un président se rend en Amérique, vident-ils l’Amérique ? »

Le documentaire de Sherif el Kasha a été élu meilleur documentaire arabe au festival du film d’Abu Dhabi l'année dernière, et a projeté les rires jusqu'au festival du Film d'Ismaïlia en juin dernier. Alors qu’il poursuit sa tournée des festivals, des projections à venir sont annoncées sur sa page Facebook.

 

Alice Hackman

Traduction : Louise Cachot

 

Cairo Drive -- bande annonce (avec sous-titres anglais) :

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