02/12/2014

Sheherazade's diary : une femme est née

Zeina Daccache a introduit une caméra pendant dix mois dans des ateliers théâtraux avec des prisonnières libanaises

Liban

Sheherazade's diary : une femme est née

Shéhérazade est une criminelle. Shéhérazade est en prison. Shéhérazade, une détenue et mille détenues à la fois, créée à partir des histoires personnelles de plusieurs d'entre elles. Zeina Daccache, thérapeute artistique a introduit pour Sheherazade’s diary une caméra pendant dix mois dans des ateliers théâtraux avec des prisonnières libanaises. 

Tueuses de maris, femmes adultères, trafiquantes de drogue, jugées ou en attente de procès, innocentes et coupables... Elles sont une quinzaine à l'écran, il aura fallu dix mois à la caméra pour capter leurs sourires, leurs doutes, leurs larmes et surtout leur évolution. Zeina Daccache, réalisatrice du documentaire mais avant tout thérapeute artistique, a passé deux mois avec elles avant d'introduire la caméra, pour les laisser s'ouvrir petit à petit. Emprisonnées derrière des murs, mais aussi dans les carcans d'une société fermée, elles se libèrent face à la caméra et créent de session thérapeutique en répétition artistique le personnage de Shéhérazade, cette femme aux mille et une histoires.

À la croisée entre l'art cinématographique et théâtral, la caméra apprivoise alors ces femmes, à moins que ce ne soit l'inverse, et raconte leur histoire, profonde, poignante. Violences domestiques, mariages forcés, enfance traumatisée... C'est autour de leurs vies d'avant et de leurs rêves d'après que la narration de la pièce, donc du film, se construit. Aussi bien dans ses thérapies par le théâtre que dans ce documentaire, Zeina Daccache a laissé place à l'improvisation : « Nous n'avions pas de synopsis, on filmait ce qu'il se passait. Cela nous a pris un an de faire le montage, une fois la pièce terminée. C'était important que le film voyage au delà de la pièce », raconte Zeina, toujours dynamique, jamais sans un sourire aux lèvres. 

L'expérience de Zeina comme thérapeute et metteuse en scène s'ajuste bien avec la musique de Khaled Mouzanar (également compositeur des bandes originales de Caramel et Et maintenant on va où ? de Nadine Labaki). C'est avec délicatesse que la caméra passe d'une femme à l'autre, sans commentaire.

Zeina Daccache n'en est pas à son premier coup d'essai, elle avait déjà tenté l'expérience avec le documentaire 12 Angry Lebanese dans la prison de Roumieh. À l'origine de cette aventure, un constat de la femme de théâtre : « Je m'ennuyais du théâtre à Beyrouth et au Liban, du cercle vicieux et incestueux du théâtre : vos collègues voient vos pièces, vous voyez les leurs et ensemble vous allez voir une autre pièce ». Elle crée donc l'association Catharsis pour rendre le théâtre plus proche des gens de tous les jours, et même, pour faire de ces gens le théâtre même.

12 Angry Lebanese a connu un tel succès qu'après la pièce, elle a poussé ses ambitions encore plus haut. Elle raconte : « La pièce est devenue partie prenante d'une campagne pour l'abolition de la peine de morte et pour promouvoir les droits sociaux et juridiques des prisonniers ».

Shéhérazade, ce personnage de fiction se fait la porte-parole, consciente ou inconsciente des droits des femmes. Entre les tirades poignantes de la pièce qui se met en scène sous les yeux du spectateur et les moments tragi-comiques de la vie quotidienne des détenues, le réel devient fiction et la pièce devient un miroir de la société libanaise.  Les détenues, selon leurs propres mots, étaient «des filles ordinaires», elles deviennent au cours de l'aventure «des femmes, dans tout le sens du mot.» Pari gagné pour Zeina Daccache, qui continue avec l'association Catharsis ses sessions thérapeutiques par le théâtre dans les prisons. Le film «Le journal de Shéhérazade» a gagné de nombreux prix et continue sa tournée dans les festivals internationaux. Il est actuellement en salle au Liban.

Anaïs Renevier

 

Scheherazade’s diary – bande-annonce :

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