11/12/2014

Le nouveau directeur du centre cinématographique marocain présente sa politique cinématographique

Sarim Fassi Fihri a l’intention d’investir davantage dans de nouvelles salles de cinéma, le développement de scénarios, la circulation des films à l’étranger et les incitatifs fiscaux

Industrie, Maroc

Le nouveau directeur du centre cinématographique marocain présente sa politique cinématographique

Ces dix dernières années, le cinéma a été au premier plan de la culture marocaine, que ce soit grâce à de grandes manifestations culturelles telles que le Festival International du Film de Marrakech ou à la popularité locale des films marocains, rapporte Variety. Ces derniers sont depuis quelques années régulièrement présents dans les Top 10 des ventes nationales. Mais ce succès n’est pas sorti de nul part. Le roi Mohammed VI, qui a accédé au trône en 1999 et est connu pour être un cinéphile, apporte un parrainage non négligeable à la production cinématographique qui a décuplé depuis 2001 grâce à ces ressources.

L’institut du film du pays, le centre cinématographique marocain (CCM), a joué un rôle clé dans la coordination des politiques cinématographiques nationales. Ces 11 dernières années, cette coordination a été supervisée par Nour-Eddine Sail, qui était à la tête de Canal Plus Horizon en France et de la chaine publique marocaine 2M, et que d’aucuns considéraient comme l’architecte du nouveau cinéma marocain. Cependant, le gouvernement a annoncé début 2014 qu’un nouveau président serait choisi pour le CCM. Le nouveau président, Sarim Fassi Fihri, 56 ans, a une longue expérience dans la production de films et a travaillé sur de nombreuses productions nationales et étrangères, dont le premier film de Nabil Ayouch Mektoub, ainsi que Astérix et Obélix – Mission Cléopâtre d’Alain Chabat. Il préside depuis 2005 l’association marocaine des professions de l'audiovisuel et ducinéma(AMPAC) et enseigne à la prestigieuse école du cinéma de Marrakech, l’ESAV, depuis 2009. Il a joué un rôle majeur dans la discussion tournant autour de la politique nationale du film, et en 2007 et 2012 il a organisé plusieurs réunions de l’industrie, les Assises Nationales du Cinéma.

C’est à l’occasion du festival du film de Marrakech que Fassi Fihri a accordé une interview exclusive à Variety et y a présenté sa stratégie. Il a commencé par mettre l’accent sur le legs important que lui a transmis son prédécesseur, Nour-Eddine Sail : « C’est incroyable d’avoir réussi à produire 20 à 25 longs-métrages par an. C’est une production qu’on peut comparer à celle de nombreux pays européens plus petits et qui fait du Maroc un des pays producteurs les plus importants d’Afrique et du monde arabe ».

Fassi Fihri insiste sur la diversité du cinéma marocain, qui atteste du haut degré de liberté d’expression. « Il faut investir pour regarder un film. Ce n’est pas comme pour les programmes télévisés qui sont retransmis dans nos salons à un faible coût marginal. Le cinéma marocain est très prisé des Marocains, que ce soit au cinéma, sur des DVD et bien entendu par le biais du piratage (DVD et téléchargements illégaux), que nous tentons de réprimer. La popularité de notre cinéma reste toutefois indéniable. »

Un de ses objectifs immédiats est de compléter les bonnes politiques de production par un renforcement des politiques d’exploitation. C’était également l’un des objectifs principaux de son prédécesseur, Nour-Eddine Sail.

« La démographie marocaine a beaucoup changé ces dernières années », a-t-il avancé. « Dans de nombreuses villes telles que Rabat et Casablanca, les gens ne vivent plus dans le centre. Les vieux cinémas de ces quartiers doivent mettre la clé sous le paillasson. On construit de nouveaux centres commerciaux dans de nouveaux lotissements urbains et il faut y ajouter des multiplexes à côté des  restaurants et magasins. Il faudrait plutôt construire des salles de cinéma dans des villes plus petites, qui sont tout bonnement oubliées. »

L’érosion de nombreuses salles de cinéma au Maroc a été très marquée ces dernières années et va demander de gros investissements publics pour réparer les dégâts. Fassi Fihri pense toutefois que grâce aux nouvelles lois votées en 2012, on pourra convaincre le gouvernement d’augmenter ses investissements dans ce domaine.

« Le cinéma marocain a une tradition longue de 25 ans et la plupart des hommes politiques comprennent son importance » a-t-il suggéré.

Outre son objectif d’obtenir plus de financements publics pour le secteur de l’exploitation, le nouveau président du CCM pense qu’il est également important d’améliorer la production. C’est un objectif qui a déjà été identifié lors des Assises Nationales du Cinéma de 2012 et dans une lettre royale envoyée par le roi, lettre dans laquelle il déclarait qu’il fallait maintenant passer de la quantité à la qualité.

« Nous devons trouver une solution pour améliorer la qualité de nos films. Certains sont excellents mais d’autres plutôt faibles », a expliqué Fassi Fihri.

« Nos films sont maintenant au programme de plus de 80 festivals du monde entier, mais ils ne se trouvent pas encore dans la sélection officielle des festivals de Cannes, Berlin ou Venise. On pourrait éventuellement trouver un film marocain à la Quinzaine des Réalisateurs du festival de Cannes. » Selon Fassi Fihri, les comités de sélection du CCM devraient se pencher plus attentivement sur les scénarios, sur l’expérience du réalisateur et évaluer les budgets plus en profondeur.

Fassi Fihri souhaite également renforcer l’élaboration des scénarios en organisant des ateliers, et aider les producteurs à trouver des coproducteurs à l’étranger plutôt que de se précipiter dans la production au moment où ils obtiennent une bourse de financement du CCM.

« Je vais créer un département qui aura pour but d’aider les productions financées à se mettre en coproduction et à avoir accès à d’autres Fonds » a-t-il expliqué. « On peut prétendre à 15-20 fonds tels que ceux des Cinémas du Monde, le fonds Hubert Bals du Festival International du Film de Rotterdam et le fonds suisse Visions Sud Est. »

Son objectif principal est de permettre une meilleure circulation des films marocains à l’étranger. Il admet qu’amener des films sur le grand écran est extrêmement difficile mais pense tout de même qu’il existe des façons d’augmenter les ventes des films marocains aux chaines télévisées du monde arabe, d’Afrique et d’Europe, ce qui créera de nouvelles possibilités. Selon lui, pénétrer le marché égyptien est particulièrement intéressant.

« Je créerai un département au sein du CCM qui sera peu ou prou l’équivalent d’Unifrance. L’Etat peut aider les producteurs marocains à faire circuler leurs films de façon plus efficace, ce qui comprend la création de liens commerciaux. »

Fassi Fihri pense également qu’il est nécessaire d’augmenter le montant du soutien financier de certains projets, en sachant que la loi permet au CCM d’accorder jusqu’à 10 millions de dirhams marocains (1,1 millions de dollars) par film mais qu’elle n’en distribue pas même la moitié dans la réalité. 

Il veut aussi récompenser les producteurs qui ont pris un risque d’investissement car selon lui, les films dont la production a déjà commencé sont actuellement pénalisés. Il cite l’exemple d’un des films marocains les plus populaires du moment, Road to Kabul, qui disposent d’un budget de 700.000 dollars. Le producteur a pris tous les risques, mais n’a obtenu qu’une bourse de 110.000 dollars.

Fassi Fihri est d’avis qu’on peut davantage investir dans les productions internationales au Maroc, une région qui a connu une année exceptionnelle en 2014 avec des dépenses atteignant les quelques 120 millions de dollars.

Il est possible, toujours selon lui, de tripler les dépenses en production au Maroc et d’atteindre les 300 millions de dollars par an. 

« On peut faire bien plus encore », a-t-il déclaré. « Je cite souvent l’exemple de la Belgique francophone, qui a révolutionné son industrie grâce à l’introduction d’allègements fiscaux. J’aimerais moi aussi mettre en place des incitatifs fiscaux au Maroc. En 1997, j’ai fait pression pour une exonération de la TVA pour les productions dont le budget dépasse les 5 millions de dirham (570.000 dollars). Cette exonération a été acceptée, mais force est de constater que rien n’a changé depuis lors. »

Il a insisté sur le niveau très élevé de concurrence internationale en ce qui concerne les incitatifs fiscaux, et sur l’impact négatif qu’ils ont eu sur certains domaines attirant les financements étrangers au Maroc. « Depuis que la France a introduit son système d’abattement fiscal, le Maroc n’a quasiment accueilli aucune production française », a-t-il regretté.

« Pour les productions à grande échelle, je tenterai d’introduire un programme d’avantages fiscaux. Cela prendra de 2 à 3 ans je pense. »

 

Source : Variety

Traduction : Laure Magnier

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