15/12/2014

Un cinéaste égyptien lance un financement participatif en hommage en celluloïd à Persona de Ingrid Bergman

Maged Nader développera son court-métrage dans le seul laboratoire cinématographique à développement manuel du pays

Égypte

Un cinéaste égyptien lance un financement participatif en hommage en celluloïd à Persona de Ingrid Bergman

Fathy, jeune écrivain désespéré, achète une bouteille de shampoing et découvre sur son étiquette une image d’un grand classique du cinéma suédois : Persona, de Ingrid Bergman. Comment est-elle arrivée là ?

Fathy Doesn't Live Here Anymore, le prochain projet de court-métrage du jeune cinéaste égyptien Maged Nader est farfelu dans son contenu mais aussi dans sa forme. Un peu comme le faisaient les cinéastes amateurs des années 1920, il tournera son court-métrage sur du film celluloïd 16mm et le développera lui-même en chambre noire. Mais comme nous serons alors en 2015, il le scannera ensuite pour en faire une copie numérique que haute résolution et pour l’éditer sur ordinateur, en y ajoutant des photographies. C’est un projet ambitieux et original, qu’il souhaite produire de façon indépendante. C’est pour cette raison justement qu’il s’est tourné vers le financement participatif.

« La première fois que j’ai vu Persona, j’avais 17 ans et j’étais chez moi avec mon frère. C’était magnifique », a déclaré Maged Nader, aujourd’hui âgé de 24 ans mais qui veut travailler dans la réalisation depuis qu’il en a 13. Le film est un drame psychologique en noir et blanc dans lequel une infirmière, Alma, s’occupe d’une actrice, Elisabet, qui a tout bonnement décidé d’arrêter de parler. Au fil du film, les deux personnages principaux commencent à se mélanger de façon déroutante, que ce soit dans l’image ou le comportement, jusqu’à ce que le spectateur ne sache plus bien qui est qui, ou qui joue quel rôle. Depuis sa sortie en 1966, le film a fait l’objet de nombre d’articles, et la critique américaine Susan Sontag l’a qualifié de chef d’œuvre.

« On dit souvent que Bergman est très complexe », déclare-t-il. Mais ce film, qui enchaîne les images en noir et blanc pendant 80 minutes à peine, est très fort d’un point de vue visuel, succinct et va droit au but. « Les deux personnages se reflètent l’un l’autre et se complètent. »

« C’est un film des années 1960, et pourtant il est plus expérimental que tout ce qu’on fait aujourd’hui », déclare-t-il.

Au départ, Nader voulait tourner Fathy Doesn't Live Here Anymore en 2011 pour son projet de fin d’études à l’Institut Supérieur du Cinéma du Caire. L’idée lui est venue en lisant une nouvelle écrite par son ami le cinéaste Ahmed Abo el-Fadl et postée sur Facebook. Nader a tout de suite voulu en faire un film mais il était difficile de tourner quelque chose d’expérimental dans ce contexte, faute de quoi l’étudiant a préféré tourner deux courts-métrages avant de décrocher son diplôme : Daily Visit en format 35 mm, le support celluloïd traditionnel de l’industrie du cinéma et Tawasol, en format numérique.

Mais Nader a ensuite découvert le format 16 mm et le Super 8, des films celluloïds plus fins, développés dans les années 1920 et 1930 pour offrir des solutions meilleur marché par rapport au 35 mm pour les cinéastes amateurs. Il a développé ses premières bobines de pellicule cinématographique dans le cadre d’un atelier nommé Analogue Zone. Il s’agissait d’un atelier de la Cimatheque, un nouveau centre de cinéma alternatif au centre-ville du Caire. C’est grâce au laboratoire cinématographique de développement manuel du centre (le seul d’Egypte) qu’il a depuis monté plusieurs courts-métrages, dont un clip pour le groupe égyptien El Manzouma, tourné en Super 8.  « Leur musique étant progressiste et expérimentale, il leur fallait une vidéo du même acabit » a déclaré Nader, avant d’ajouter que les réalisateurs américains Martin Scorsese et Paul Thomas Anderson ont également réalisé des clips. « J’expérimente. »

Le prochain dans la file, enfin, est Fathy Doesn't Live Here Anymore. Entièrement tourné en noir et blanc, tout comme Persona, le film mélange images au format 16 mm sur support celluloïd et photographies, comme l’a fait le réalisateur français Chris Marker en 1962 avec le film La Jetée. 

 « Le film n’a rien à voir avec Alice Doesn't Live Here Anymore, de Martin Scorcese » explique Nader. « Cependant, le titre de la nouvelle a été maintenu en guise d’hommage au septième art. » Le lieu n’est pas défini, comme dans Persona. « Rien n’indique qu’il se déroule en Egypte. »

Le film est produit par Rahala, la nouvelle maison de production qui se cache derrière le documentaire récompensé de Naji Ismail Om Amira. Il est soutenu par la Cimatheque, dont il utilisera (bientôt, avec un peu de chance) la caméra 16mm, le laboratoire cinématographique et le scanner numérique. « Sans la caméra et le scanner de la Cimatheque, j’aurais réfléchi à deux fois avant de tourner ce film » a déclaré Nader, qui travaille maintenant au centre, où il est en charge du laboratoire cinématographique. Nader explique d’ailleurs que depuis l’atelier Analogue Zone du mois de juin, deux autres artistes visuels ont développé des films dans le laboratoire. Cependant, Nader doit encore financer le scan du film et terminer le montage et la conception sonore.

D’où la campagne de financement participatif. À ce que l’auteur de l’article sache, il n’est que le quatrième cinéaste à lancer un financement participatif en Égypte, après les campagnes du court-métrage palestinien de Omar Robert Hamilton Through I Know the River Is Dry, du documentaire The Square de Jehane Noujaim, nommé aux Oscars et du prochain court-métrage de science fiction de Omar Manjouneh, The Humanoid Park.

« Le financement participatif me permettra une liberté inconditionnelle dans mon travail » a déclaré Nader, qui suit l’exemple de ses prédécesseurs après avoir apporté son aide à la campagne de Manjouneh. « Je produirai moi-même mon film et je pourrai en faire ce que je veux ».

Jusqu’à présent, le financement participatif a porté ses fruits. Si selon sa page Indiegogo il n’a levé que 435 des 2.000 dollars espérés, il déclare avoir en fait reçu plus de dons en personne qu’en ligne car la plupart des Égyptiens n’ont pas de cartes de crédit. Parmi ceux qui lui ont apporté leur soutien en ligne, on retrouve le jeune musicien Maurice Louca. Cependant, Nader a encore besoin de 500 dollars pour atteindre son objectif. Les dons peuvent encore être faites en ligne dans les deux jours à venir, et à ceux qui souhaitent contribuer au projet en Égypte, Rahala a promis de charger quelqu’un de récupérer ces dons.

 

Alice Hackman

Traduction : Laure Magnier 

Image : Fathy Doesn't Live Here Anymore

 

Présentation de la campagne de financement participatif pour Fathy Doesn't Live Here Anymore :

 

Un clip musical pour 1772 de El Manzouma, mixant Super 8 et digital :

 

Tawasol de Maged Nader :

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