24/11/2011

Révolutions arabes et cinéma

Industrie

Révolutions arabes et cinéma

Les révolutions arabes ont donné naissance à toutes sortes d’images, reprises souvent dans le désordre par les médias du monde entier, diffusées sur les réseaux sociaux, à travers les téléphones portables, sur internet… Mais, dans cette effervescence, quelles images les cinéastes ont-ils filmées, quels sont leurs projets et leurs attentes ? Après un tableau rapide, nous avons demandé à quelques cinéastes des pays en révolution de préciser leur démarche et leurs perspectives

Dans l’urgence

«J’ai passé huit jours à Tahir, nous n’avons pas vraiment eu le temps de réagir c’est pourquoi ce sont les cinéastes étrangers, plus détachés, comme Stefano Savona, qui ont filmé l’événement », explique le cinéaste égyptien Ibrahim El Batout qui avait braqué sa caméra en toute clandestinité sur la révolte du quartier Ain el Shams en 2006. Le film fut interdit à sa sortie. Tahani Rached, documentariste égyptienne, racontait lors du FID (Festival international du documentaire) en juillet 2011 à Marseille que beaucoup de cinéastes étaient sur la place Tahrir mais ne filmaient pas. Ils voulaient surtout vivre ce moment d’histoire, comme elle. « Ce sont plutôt les gens qui se sont appropriés des images, et ont généré ainsi un regard critique en questionnant le travail du cinéaste ».

En Tunisie aussi, Hichem Ben Ammar et d’autres cinéastes ont refusé de filmer, certains revendiquant une attitude iconoclaste, d’autres, comme Nouri Bouzid, l’impossibilité de filmer autre chose que la fiction.

En revanche, Yousri Nasrallah, Amhad Abdallah, Kamla Abou Zikri entre autres, ont décidé de tourner dans l’urgence une fiction sur la révolution égyptienne, l’œuvre collective qu’est 18 jours, et trois jeunes cinéastes égyptiens Tamer Ezzat, Amin Ayten et Amr Salama ont signé Tahrir 2011, documentaire qui se veut « détaché de toute idéologie ». Les propos de Safah Fathy, qui a raconté, toujours lors du FID, avoir filmé la révolution avec une caméra qui était comme « une prothèse », et qui l’a obligée à utiliser une autre esthétique, d’autres cadres, et une logique de verticalité, peuvent expliquer cette attitude : « L’histoire s’est fabriquée malgré nous, la dramaturgie s’est construite […] Où s’arrête l’information, le reportage, et où commence le film ? ». Ainsi, le réalisateur tunisien Mourad Ben Cheikh a filmé à chaud des images qui relèvent moins du cinéma que du reportage, du témoignage militant sur la révolution, d’un engagement de l’intérieur

Un film pour une vie

En Syrie, la répression sanglante, les arrestations arbitraires – le jeune cinéaste Chadi Abou El Fakhr, fonctionnaire du très officiel Organisme national du cinéma (ONC) a été enlevé en juillet, le réalisateur Nidal Hassan plusieurs fois arrêté a disparu – n’empêchent pas les Syriens de filmer. «C’est un film pour une vie, parfois. Un seul film et ils sont tués…car des documentaristes, jeunes ou moins jeunes ont le courage d’aller dans les quartiers encerclés et assument le risque de faire des images, protégés par les habitants. On verra bientôt ces films, certains sont déjà sortis de Syrie, d’autres sont montés en ce moment », explique la cinéaste Hala Abdallah

Construire une narration

Reste le problème de la distance lorsqu’on est citoyen en même temps qu’on est cinéaste. Car, filmer le réel, mettre en scène le récit, témoigner ou construire une narration, est aussi possible dans les mêmes conditions. La question du regard, du statut de l’image, de la distance, du langage cinématographique opposé aux images de l’urgence est au centre des interrogations de certains cinéastes pour qui la création ne peut se limiter au témoignage.

En Syrie, comme on le lira plus loin, le parti pris du collectif de cinéastes Abounaddara est de protester contre la répression en réalisant une série de films courts qui utilisent des codes cinématographiques et esthétiques forts.

En Tunisie, des cinéastes filmaient déjà depuis quelques années les laissés pour compte, le désespoir des ouvriers de Ghafsa et c’est parfois en plein tournage qu’ils ont été surpris par la révolution, comme Nadia El Fani qui tournait son dernier film Laicité Inch’Allah.

Il faut du temps pour le cinéma, pour la création, du temps pour le changement. De l’argent aussi, le réalisateur et producteur égyptien Karim Gamal El Din, qui a repris les mythiques Studio Misr souligne qu’en Egypte chaque film est une aventure. « Nous n’avons aucune aide, on se bat pour nos films, on calcule au centime près ce qu’il nous faut et nous n’attendons jamais d’avoir tout le budget. La diffusion est un problème, nous sommes 85 millions en Egypte et nous avons moins de 300 salles de cinéma pour ne pas parler de notre patrimoine de 4000 films qui se détériorent dans les dépôts du gouvernement…Les financements vont surtout à la télévision. Nous allons avoir sans doute 17 films en 2011 bien loin des 98 films produits en 1989, notre récente meilleure année, et loin de l’époque où le cinéma arabe c’était l’Egypte. La révolution n’est pas finie, elle vient juste de commencer et nous en avons pour des années. J’ai repris ce studio non pas pour faire de l’argent mais pour avoir un lieu où pouvoir produire, faire la post-production, c’est une structure coopérative, presque familiale. C’est la beauté du cinéma en Egypte, parfois les cinéastes n’ont pas l’argent pour nous payer, ce n’est pas grave, ils le feront lors de leur prochain film. Mais il y a la volonté, la créativité, l’enthousiasme qui a disparu dans le cinéma mondial devenu une grosse machine. ».

(Antonia NAIM)

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