14/02/2012

Chady est un jeune distributeur arabe. Il se rend pour la première fois au Festival International du Film à Berlin. Dès son arrivée, il se présente au bureau des accréditations à la Potsdamer Platz, dans un local en sous -sol à l’arrière du grand bâtiment qui abrite le marché du film européen. Là, en échange des 350 € réglementaires, il obtient le badge qui lui permettra en principe de participer aux différentes activités du festival. Il se perd dans cet espace qui grouille de monde ; une grande organisation un peu lourde à comprendre. Les lieux du festival sont éclatés dans la ville.
L’intendant lui explique que certains films sont visibles sur présentation d’un badge bleu, mais pour voir les films les plus demandés, il faut prendre les billets un jour à l’avance au guichet situé dans un autre lieu à dix minutes de marche.
Notre jeune distributeur quitte le grand bâtiment situé en face de la chambre des députés. Le froid est terrible ; il s’emmitoufle dans sa laine et dans son manteau noir, porte ses gants de ski et commence la trotte vers le lieu indiqué sur le plan pour prendre ses billets de cinéma pour le lendemain. Sur le chemin, il a l’impression que son nez s’effrite dans le froid, il fait moins 14 degrés et nous ne sommes qu’en début de soirée.
Chady arrive dans la rue où se trouve le bureau indiqué. Il est attiré par les grandes lumières rouges du lieu où se passe le show ; le tapis rouge est déroulé pour accueillir les stars. Il fonce devant lui dans le chemin limité par des barrières métalliques lorsqu’il sent une voix derrière lui et tout de suite un bras qui le rattrape par le coude. Il se retourne un peu étourdi. Une jeune garde blonde le retient : « Vous ne pouvez pas aller par là. »
- Mais bien sûr que si! J’ai mon badge.
- Montrez-le moi!
- Voici. La société pour laquelle je travaille sponsorise une partie de votre festival.
- Oui mais, je suis vraiment désolée, votre badge bleu ne vous donne pas accès à ce lieu.
- Ah bon, à quoi sert donc ce badge dans ce cas ?
- Je ne sais pas, en tout cas il ne vous donne pas le droit d’accéder au Berlinale Palast.
Chady est gêné. Que faire ? Il regarde autour de lui et remarque un panneau indiquant « Partners Lounge »: « bon alors je vais me rendre là bas ».
La jeune garde blonde lui barre à nouveau le chemin en lui disant d’un ton moqueur : « là aussi c’est interdit ».
Chady est au bord de la crise. Lui vient tout à coup l’envie de tout laisser tomber, quitter ce festival où il se sent perdu et peu accueilli. Il fait quelques pas dans le froid glacial, histoire de se calmer un peu les nerfs.
Il reprend le plan qu’on lui avait fourni à l’accueil, repère le lieu où il peut retirer les billets pour voir des films, y accède en montrant son badge bleu et se dirige vers les guichets réservés aux personnes accréditées. Il demande un billet pour un film qu’il désire voir. Il n’y a plus de place, lui répond-on. Il tente sa chance avec un deuxième film, même réponse négative. Et l’employé lui annonce: « en fait, il n y’a plus de place pour les films qui passent ce soir et demain ».
- Alors peut-être vous avez des places pour le jour suivant ?
- Ah non, nous ne pouvons pas donner les billets des films qui passent dans deux jours. Vous devez revenir demain matin, nous ouvrons à 8h30.
Chady repart bredouille. Il rentre dans sa chambre d'hôtel. Au moins là, il est au chaud. Il commande une pizza, allume la télé et regarde un film en dinant.
Deuxième jour à Berlin. Il fait beau temps derrière les fenêtres. Chady s’aventure à l’extérieur ; les apparences sont trompeuses. Malgré le beau soleil, il lui semble qu’il fait encore plus froid qu’hier. Il prend son courage à deux mains et se dirige vers le centre du marché du film européen.
Il a rendez-vous avec des producteurs et des vendeurs. Il entre dans le grand hall ; le vacarme est assourdissant, le lieu grouille de monde, une vraie fourmilière. Chady peine à trouver son point de rendez-vous ; il erre longtemps avant de trouver une place pour s’assoir.
15h00. Ses rencontres terminées, Chady fonce vers le bureau des billets de cinéma pour les personnes accréditées. Il arrive devant une jeune employée qui lui annonce à nouveau qu’il n’y pas de place disponible pour les films qu’il aimerait voir. En revanche, il y a des films arabes qui l'intéressent qui sont visibles sur présentation de son badge. Mais c’est pour le jour suivant.
La soirée est très animée : un cocktail pour l’ouverture du « Talent Campus » et puis une soirée off du festival en compagnie d’amis retrouvés sur place. Le jour suivant, Chady assiste sur invitation à la première conférence au marché des co-producteurs. Après les discours officiels, le producteur du film Tabou et ses associés témoignent de leur aventure de co-production du film. Cela est équivalent à un montage d’une société fictive quottée en bourse. En début d’après-midi, Chady se rend au cinéma Delphi, de l’autre côté de la ville, pour voir le film Le dernier vendredi de Yehya Alabdallah, un film produit par la Royal Film Commission de Jordanie - qui gère le projet Med Film Factory soutenu par le programme Euromed Audiovisual III - en co-production avec Dubai Film Festival. La salle est pleine à craquer ; c’est dimanche et les Berlinois sont de sortie. Le monde arabe les intéresse et encore plus depuis les révolutions du printemps dernier. Le film s’achève par des applaudissements. Le débat est intéressant, le public avide de comprendre ce qu’il se passe de l’autre côté de la Méditerranée et rien ne vaut le cinéma-réalité pour transmettre une image vécue de l'intérieur.