07/08/2012

Pallier au manque de salles : l’expérience camerounaise

Des cinéastes vendent directement leurs films dans la rue à des tarifs défiants toute concurrence

Industrie

Pallier au manque de salles : l’expérience camerounaise

 

Alors que dans les pays du Sud de la Méditerranée un grand nombre de professionnels s’inquiète de la fermeture des salles et du manque de soutien public au secteur de la distribution, au Cameroun de cinéastes engagés vendent leur films directement dans la rue, faute de salles et de distributeurs. Un cas d’étude à la fois éloquent et inquiétant, qu’Euromed Audiovisuel a choisi de présenter.

Dans un article publié le 30 Juillet 2012 sur Images Francophones, Stéphanie Dongmo revient sur un nouveau mode de distribution sauvage, notamment au Cameroun et au Nigéria, à savoir le commerce ambulant pour des vidéastes francophones ou anglophones qui vont vendre leurs films directement dans la rue.


Ce commerce informel se retrouve en quelque sorte piégé entre sa volonté de créer une industrie du film quasi-inexistante et l’inévitable amateurisme ainsi que l’inorganisation des auteurs qui sous-tendent ce genre de commerce.

Car « Depuis 2009, le Cameroun ne compte plus aucune salle de cinéma ; le secteur de la distribution de films est presqu’inexistant ; les chaînes de télévision n’achètent pas les films locaux ; les pouvoirs publics ont démissionné ; il y a une réelle désaffection du public » nous rapporte Stéphanie Dongmo.

Face à ce phénomène, deux attitudes : d’un côté, les réalisateurs reconnus se résignent. De l’autre, les jeunes cinéastes francophones ou anglophones moins connus décident de sortir leurs films en Vidéo-Cds ou DVD puis de les vendre eux-mêmes ou par l’intermédiaire de commerciaux dans la rue, les marchés, les agences de voyage, les discothèques, les bus de transport interurbain, les bars, les auberges, les campus universitaires, à l’entrée des établissements scolaires, etc…

Tel est l’exemple de Richard Djiff qui décide de sortir Chez nous les gosses sur Vidéo CD, diffusé une seule et unique fois au Centre culturel camerounais de Yaoundé, qui devait fermer ses portes quelques semaines plus tard. Dépité par cette situation et n’ayant pas les moyens de louer une salle de projection, Richard Djiff va aller vendre directement dans le rue des copies de son film à 500Fcfa. En trois mois, Richard Djiff a écoulé 800 exemplaires d’un film qui dormait dans ses tiroirs depuis quatre ans.

Dans ce commerce, certains misent sur leur notoriété pour vendre. « C'est le cas de la troupe Les Déballeurs qui réalise des séries diffusées depuis plusieurs années sur la chaîne de télévision privée Canal 2 International. Ses comédiens […] parcourent parfois les artères des villes du pays pour vendre des téléfilms. Les gens les achètent d’autant plus facilement qu’ils les reconnaissent. » raconte Stéphanie Dongmo.

« Amateurisme oblige », ces cinéastes sans formation et aux multiples casquettes (à la fois réalisateur, producteur et acteur bien souvent) font des films financés sur fonds propres (généralement des moyens métrages), avec peu de moyens et en peu de jours. « Le résultat donne souvent des films en français aux histoires mal ficelées, avec une mise en scène théâtrale, des acteurs mauvais et des problèmes techniques si nombreux qu’il serait vain de commencer à les recenser. Pire, les films sont souvent mal gravés et les pochettes des disques mal imprimées. » Les thèmes récurrents de ces fictions sont l’infidélité, la cupidité, l’amour, la pauvreté, la sorcellerie, la polygamie, l’escroquerie, autant de thèmes sociaux et affectifs qui friseraient souvent le vulgaire selon la journaliste.

Un mode de distribution amateur, certes, mais qui a également été exploité par le cinéma camerounais. En témoigne l’histoire de Joséphine Ndagnou ou de Thierry Ntamack, créateur du concept « Le cinéma au prix d’une bière » « Le Cinéma au prix d’une bière naît d’une colère saine. Les salles de cinéma ont fermé. Tout le monde dit que c’est une honte, mais personne ne fait rien. Cette colère naît aussi du fait de voir qu’il y a une vraie rupture entre un peuple et son cinéma. […] Or, la vente de proximité est aujourd’hui la seule source de rentabilité du cinéma », explique-t-il.

Le projet, porté par l’association « Couronne d’étoiles » et composé de professionnels bénévoles, consiste à produire, tous les trois mois, un film à petit budget qui est vendu à 1 000 Fcfa l’unité, soit le prix d’une bière dans un snack-bar moyen. Bref, un prix défiant toute concurrence, tant au Cameroun qu’en France, puisque des réseaux de vendeurs existent en Europe. Le prochain film du projet, Le Blanc d’Eyenga, est annoncé en septembre prochain, tandis que le premier film sorti en mars 2012, Sur la route d’un ange, s’est déjà vendu à 25 000 exemplaires. « Thierry Ntamack a pu dégager un bénéfice de 300 Fcfa sur chaque copie, de l’argent qui servira à financer la prochaine production du « Cinéma au prix d’une bière ». 

Mais que pense le public d’une telle démarche ? Stéphanie Dongmo explique que « le public apprécie cette volonté de rapprochement mais reste tout de même sceptique. » tandis que le cinéaste Richard Djiff raconte que certains « ne réalisent pas que le cinéma soit tombé si bas au Cameroun qu’un réalisateur descende lui-même dans la rue pour vendre ses films ».

Des tentatives d’organisation, du commerce commencent à émerger, en témoigne Gervais Djimeli Lekpa, le promoteur de la base de données en ligne cinémaducameroun.com, qui vend des films vidéo en ligne et les propose aussi sur support Dvd, disponibles au siège de DLG films à Yaoundé. Mais quoi qu’il en soit, les ventes en un point fixe ne sont pas aussi importantes que celles obtenues dans la rue, et Stéphanie Dongmo de conclure : « Pour cette génération spontanée de jeunes vidéastes, le pari est de créer une industrie vidéo au Cameroun, et l’ambition de combler le fossé qui existe entre le cinéma camerounais et son public. Mais le manque de qualité notoire la majorité des productions risque de creuser davantage ce fossé. »


Source : Images Francophones

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