04/06/2012
Le projet d’Ibrahim Letayef est longtemps resté dans les tiroirs. En 2006, le réalisateur tunisien travaille le scénario d’une comédie sociale. Le projet : dénoncer la corruption et l’intégrisme religieux. Mais le ministère de la Culture interdit le tournage. Pour toute réponse : « ce film ne correspond pas à la réalité du pays ».
Six ans plus tard, le script d’Affreux, Cupides et Stupides « n’a pas pris un cheveu blanc » pour Ibrahim Letayef. Dans son bureau aux murs roses de la Marsa, il finalise le montage de son deuxième long-métrage. « Il correspond à ce que nous vivons en ce moment : toujours plus de corruption, plus d’intégrisme, plus d’insécurité ». Le réalisateur s’attaque surtout aux salafistes : pour la plupart des hypocrites dont il veut montrer le vrai visage.
Dans le film, un faux producteur organise une Star Academy pour soustraire de l’argent aux jeunes participants. Sur fond d’histoire policière, salafistes cupides et policiers corrompus entrent en scène. Une satire qui pourrait valoir quelques problèmes à son auteur. Ibrahim Letayef, lui, espère que les intégristes le prendront avec humour. Même s’il s’attend à des représailles après la sortie du film, il refuse de s'inquiéter.
Pourtant, dès ses débuts, l’aventure est haute en couleurs. Lors d’une journée de tournage à la Goulette, au nord de Tunis, trois des acteurs qui jouent les salafistes décident d’aller boire une bière en costume. Les témoins de la scène réagissent immédiatement en voyant des barbus boire de l’alcool. « Deux cents personnes sont venues voir, raconte le cinéaste. Quelqu’un a posté la photo sur Facebook, il y a eu 12 000 vues au bout d’une journée. Les salafistes ont crié à la manipulation. J’ai dû faire un démenti officiel et c’est comme ça que j’ai parlé du film pour la première fois. »
Si Ibrahim Letayef s’attend à créer à nouveau la polémique, il ne se voit pas changer les choses pour autant. « On est tous stupides d’avoir raté notre révolution, dit-il d’un air résigné. Peut-être que l’avenir sera meilleur, mais en attendant les mentalités sont difficiles à changer. » Avec Affreux, Cupides et Stupides, le cinéaste ne se prend pas pour un prophète. Mais il espère déclencher le débat dans une société redevenue silencieuse.
Vidéo du tournage réalisée par l’équipe d’Euromed Audiovisuel.